La partie création de personnage, quand on va jouer aux jeux de rôle, c’est le moment que je préfère. J’ai envie que mes personnages aient une âme. Des envies, des besoins qui les poussent. Des talents et défauts, qui influent sur leurs actions. Et là encore, je vais parler de mon expérience personnelle. Je m’ennuie quand on me pousse dans les mains une fiche de perso qui ne me parle pas. J’ai besoin que mes personnages me fassent vibrer. Je n’ai pas envie d’avoir un perso banal. J’ai envie d’avoir un perso qui me permette d’exprimer quelque chose. Qui ait des valeurs.
Alors, comment s’assurer que les joueurs et joueuses ne vont pas s’ennuyer? J’en parlais dans mon article Boîte à outils JDR précédent: Poser un bon postulat à votre scénario. Quel est le besoin ou l’envie de vos PJs? Comment allez-vous, en tant que MJ, pouvoir tourner votre scénario pour qu’ils soient au centre de l’action? Il y a des joueurs et des joueuses qui n’ont quasiment jamais besoin d’être motivés pour jouer un rôle. Je fais la PJ difficile exprès, là. Quand on joue au JDR, c’est pas pour être mou du genou. On ne peut pas dire “je ne sais pas” quand on vous demande ce que vous voulez faire.
Et il est donc important que vos PJs aient des buts pour lesquels ils sont prêts à tout. C’est pas grave si c’est pas réaliste - on s’en fiche que Luffy dans One Piece soit pas crédible dans sa quête pour devenir le roi des pirates, alors qu’il ne saura jamais nager. L’important, c’est cette passion. Comprendre les motivations des PJs est crucial pour les utiliser afin de les faire avancer dans vos scénarios. C’est encore, clairement, un manque de motivation. Les raisons peuvent être innombrables. L’altruisme peut en être une: si votre PJ a tendance à être Bon, il aura envie (voire besoin) d’aider les autres, de faire régner l’ordre, etc. Ce n’est pas au MJ de dire “ton PJ est colère et décide qu’il va tuer le Lord de Pimpons-les-Berthouilles pour se venger”. C’est au PJ de dire ce qui va le pousser à agir.
On pourrait penser que c’est la Meneuse de Jeu qui est la plus importante. Et pourtant, ce sont les joueurs et joueuses qui sont les plus importants, et qui doivent venir en premier. Sans les PJs, pas de jeu. Ou alors, cela peut être fait à travers le background du personnage. Le PJ est orphelin·e-le joueur ou la joueuse ont-ils une idée de leur origine? Est-ce une pensée qui les hante régulièrement? Le PJ a envie de gloire et d’aventure-quels genres d’exploits cherche-t-il? Qu’est-ce que cette gloire va lui rapporter? Le PJ aime sa famille-qui aime-t-il par-dessus tout? Et pourquoi? Le PJ a besoin d’argent pour payer ses dettes de jeu-à qui doit-il cet argent? Que risque-t-il s’il ne réussit pas à réunir assez?
Pour qu’un PJ passe en premier dans le scénario, il faut savoir ce qui a de l’influence sur lui. Mais soyons bien clairs: les PJs ne sont pas, et ne seront jamais, des personnages secondaires. C’est un des moments où le syndrome du personnage principal a toute sa place et toute son importance: oui, l’histoire tourne autour d’eux. Oui, ce sont eux les héros et héroïnes. Quand on pense à du mauvais storytelling, personnellement je pense à Indiana Jones, et au fait que s’il n’existait pas, l’histoire de l’Arche Perdue se serait déroulée exactement de la même façon en son absence. C’est ce qu’on veut éviter dans nos scénarios.
Est-ce que mon besoin, en tant que PJ, ça peut être de vouloir construire une maison? Oui et non. Là, on retrouve un réel attachement pour ce besoin ou cette envie. Tout cela est lié émotionnellement au personnage. Je parle de construire une maison, mais évidemment cela peut s’appliquer à n’importe quoi. Prenez pour exemple cette affirmation: “j’aimerais bien faire X, mais je n’ai pas le temps”. On sait tous bien que c’est faux, parce qu’on a tous et toutes les mêmes vingt-quatre heures dans la journée. Tout le monde peut aller vers ses rêves. Tout le monde peut décider d’allouer du temps à un projet ou un autre.
Et c’est là qu’on en vient à la question importante, celle qui fait que vous allez pouvoir intégrer les besoins, envies et motivations de vos PJs à votre scénario. Comme on l’a vu plus haut, on ne peut pas avoir des besoins, envies et motivations qui sont tout petits. Que ce soit pour eux-mêmes, ou pour les autres! Pour reprendre l’exemple de One Piece, Luffy ne veut pas juste être un pirate lambda. Il veut être roi des pirates! Et pas juste parce que ça lui a pris, un jour. C’est pas une lubie. Alors, quel est ce besoin, cette envie énorme et qui change la vie de votre PJ? Les besoins et envies, c’est chouette, et c’est un super moteur pour faire avancer les scénarios. Cela peut être beaucoup de choses différentes. Idéalement, ces besoins et envies seront liées d’une façon ou d’une autre à la raison de leurs actions.
On en parlait dans une boîte à outils JDR précédente: les besoins ou envies altruistes rendent les personnages (PJs comme PNJs) intéressants. Un besoin ou une envie altruiste, c’est ce qui apporte quelque chose de bénéfique au PJ, mais pas que! Cela rend aussi le monde meilleur pour les gens autour de lui. Exemple? Votre PJ est amoureuse de Marie-Pomponette, la fille du Lord de Fifou-les-Oies-mais elle a été promise en mariage au Lord de Pimpons-les-Berthouilles, le tyran du coin, quand ils étaient encore enfants. En ayant le besoin de la sauver, de la faire s’échapper, et de pourquoi pas l’épouser et aller vivre dans un royaume voisin, votre PJ a un besoin égoïste à assouvir. Mais cela peut aussi être un besoin altruiste, si au passage elle renverse le règne du Lord de Pimpons-les-Berthouilles. Votre PJ peut avoir autant qu’il souhaite des besoins ou envies tous riquiquis, mais il n’en deviendra jamais un personnage hors du commun ainsi. On est des aventuriers, on va pas vivre “petit”!
Un PJ avec une motivation importante semblera authentique quand il surmontera les obstacles sur son chemin. Pour rendre une histoire puissante, le temps est à votre service. Ou, pour être plus précise, le manque de temps. Marie-Pomponette va être mariée demain au Lord de Pimpons-les-Berthouilles. C’est affreux, il reste très peu de temps pour trouver une solution. Impossible de la jouer “sécurité”. Votre PJ est obligée de tout miser sur sa seule occasion de libérer Marie-Pomponette. Comment va-t-elle s’y prendre? Le temps file. L’urgence des besoins ajoute de la tension si les PJs ont l’impression de ne plus avoir beaucoup de temps. Afin d’arriver jusqu’à Marie-Pomponette pour la délivrer, votre PJ se rend compte qu’un de ses amis d’enfance est au service du Lord de Pimpons-les-Berthouilles. Lorsque votre PJ arrive, c’est trop tard: Marie-Pomponette est déjà mariée au Lord. Que faire? La laisser là, malheureuse?
La suite explore des choix, des dilemmes et des conséquences: le pouvoir, l’amour, un objet, les liens affectifs. Le PJ se retrouve dans des situations où son animal de compagnie Rascal est encerclé par une meute de loups; sa maladie grave peut aussi influencer les décisions. Le MJ peut alors empiler les obstacles et motivations, tout en restant dans le cadre de la narration et sans dégoûter les joueurs.
Les exemples présentés montrent que les besoins et envies majeurs peuvent, et doivent, porter le récit. Résoudre un mystère, aider/sauver sa famille ou ses amis, ou encore résoudre une énigme altruiste, sont autant de moteurs narratifs qui donnent de la texture à la partie et permettent aux PJs d’être au premier plan. Résumer les enjeux: les PJ ne sont pas des personnages secondaires, ce sont les héros et héroïnes qui portent l’histoire, et leur motivation abondante est le meilleur moteur pour des scénarios riches et vivants.
Adapter le jeu à votre style: du narrativiste au ludiste
La fin du monde est un exemple de jeu avec des règles simples qui mettent les PJ au centre, mais le choix d’approche dépend de la table. Certaines parties privilégient le récit et les dilemmes, d’autres les défis et les mécaniques de réussite, et d’autres encore une combinaison des deux. Le MJ doit être capable d’intégrer les idées des joueurs et d’ajuster le scénario rapidement selon leur créativité et leurs besoins. Le niveau de réalité souhaité peut aussi varier: simulationniste, narrativiste ou ludiste, chacun a ses codes et ses plaisirs. Tout dépend de l’objectif de la table et de l’ambiance que vous cherchez à créer.
Pour éclairer le propos, on peut citer des systèmes et expériences variés. Par exemple, Never Stop Blowing Up propose des dés explosifs et une progression par élargissement des dés, avec des éléments collectifs pour toute l’équipe. D’un autre côté, des nostalgiques du genre jouent à des jeux qui valorisent l’action et le spectaculaire sans nier l’importance des choix des PJ. Dans ce cadre, le but est de préserver l’immersion et le consentement des joueurs, tout en offrant des occasions pour que chacun brille dans son domaine, lorsque l’histoire le permet. La clé est de capter le bon équilibre: provoquer des échecs qui restent amusants et motivants, sans que l’échec verbalise la fin de l’histoire ou casse l’adhésion du groupe.
En pratique, un MJ efficace gère l’échec comme une bifurcation narrative, et non comme une fin. L’échec peut devenir une opportunité, une introspection du personnage, une revue de stratégie, ou une réorientation du plan. Le ressenti des joueurs est central: préserver l’immersion et faire en sorte que chaque PJ puisse briller, tout en maintenant une tension adaptée et des choix significatifs. C’est ce qui rend chaque table unique et chaque session mémorable.

Pour compléter l’article, voici quelques conseils pratiques tirés de l’expérience partagée: amener les joueurs à écrire et à révéler les motivations par le biais du roleplay, éviter les conflits intrapersonnels qui entravent le jeu, et privilégier des intrigues où les personnages ont quelque chose à perdre ou à gagner. Dans l’ensemble, le cœur du JDR reste l’histoire et les choix des PJ, plus que le sauvetage du monde en soi.

Et pour ceux qui veulent aller plus loin, il est utile d’expérimenter différents systèmes et d’observer ce qui résonne le mieux avec votre groupe: le type de narration, le niveau de pression dramatique, et la relation entre les personnages et l’intrigue globale. L’objectif demeure le même: permettre à chaque joueur de s’investir pleinement, de ressentir l’âme de son personnage et de vivre des moments qui restent gravés dans les mémoires à la table.
- Poser un bon postulat à votre scénario.
- Définir des besoins, envies et motivations clairs pour chaque PJ.
- Utiliser les tensions et les choix pour faire avancer l’histoire.
- Adapter le système et l’ambiance à la table, sans perdre l’énergie narrative.
- Veiller à l’équilibre entre échec et réussite pour que chacun puisse briller.