« Je hais les voyages et les explorateurs. » C’est par cette formule fracassante que s’ouvre, en 1955, Tristes Tropiques, ouvrage qui mêle récit d’aventure, étude ethnologique et méditation philosophique. Tristes Tropiques paru en 1955 est sans aucun doute l’ouvrage le plus lu de Claude Lévi-Strauss et occupe une place singulière dans son œuvre: le texte était le plus littéraire, le moins scientifique, d’un auteur dont les travaux restent exigeants et difficiles.
Incapable de se satisfaire de la société occidentale moderne, Lévi-Strauss se sent plus à l’aise dans la nature que dans la capitale et est habité par une inquiétude et une mélancolie qui attisent son désir d’ailleurs. Après avoir cherché dans la philosophie et dans l’art des réponses à ses questions, il quitte l’Europe et part pour le Brésil où il enseigne la sociologie à São Paulo. Durant ses congés, au cœur de la forêt amazonienne, il mène pendant quatre ans, avec son épouse Dina, une recherche autant scientifique qu’humainement engagée, auprès des Caduveo, des Bororo, des Nambikwara, des Kaingang, des Mundé et des Tupi-Kawahib.
Ce texte témoigne d’un itinéraire complexe et dynamique: il est à la fois un récit d’aventure et un traité d’ethnologie, mais aussi un livre philosophique et autobiographique. Orné d’un corpus considérable conservé à la Bibliothèque nationale de France - carnets de route, notes ethnographiques et linguistiques, croquis, partitions musicales, esquisses de roman, photographies - Tristes Tropiques présente les carnets de terrain de Dina et Claude Lévi-Strauss, analysés par une équipe de chercheurs pluridisciplinaire.

L’ouvrage explore l’apport des carnets au-delà de la simple collecte: c’est par l’articulation entre notes linguistiques, descriptifs culturels et réflexions personnelles que se construit une compréhension critique des sociétés autochtones et de leur relation à la nature. Ce sont ces documents qui alimentent les chapitres et permettent d’appréhender l’itinéraire du couple à travers le Mato Grosso (1938-1939) et ses implications pour la genèse du texte et pour l’élaboration du cadre du structuralisme, courant central dans les sciences sociales du XXe siècle.
La publication de Tristes Tropiques a aussi une dimension éditoriale et médiatique majeure. Il est le deuxième volume de la collection Terre humaine, dirigée par Jean Malaurie chez Plon, et connaît dès sa parution un immense succès critique et public. Les relectures et les critiques soulignent le caractère humain et universel du livre, en le reliant à des figures majeures de la pensée française telles que Montaigne, Rousseau et Montesquieu. L’accueil journalistique et littéraire est enthousiaste et l’ouvrage est salué comme « un nouveau Chateaubriand » et « un livre humain, un grand livre ». Indissociable de son temps, Tristes Tropiques a fait écho aux préoccupations des différentes époques successives jusqu’à son intégration dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2008.
Sur le plan personnel, Lévi-Strauss entretient avec Tristes Tropiques des relations ambivalentes de « amour et de haine ». En parallèle, pour rappeler l’itinéraire de l’écrivain-ethnologue, on peut citer les recensions élogieuses signées par des contemporains tels que Raymond Aron, Maurice Blanchot, Georges Bataille, Michel Leiris et d’autres, qui soulignent la nécessité d’un texte qui unit la curiosité pour l’autre et une réflexion philosophique et personnelle. L’épisode médiatique est complété par une série d’événements et distinctions: le prix Goncourt ne peut être attribué à Tristes Tropiques car le règlement exige un « ouvrage d’imagination », et Lévi-Strauss reçoit plus tard la première Plume d’or, tenue pour récompenser les meilleurs récits de voyage, tout en déclinent cette récompense pour rester fidèle à son usage critique de l’exploration.
Par-delà ces distinctions, l’ouvrage est un jalon de l’émergence du structuralisme et a été entré comme référence essentielle dans les programmes d’étude aujourd’hui. Dans des programmes plus récents, les carnets et les textes inédits des expéditions de 1935-1939, réalisés avec Dina, ont été examinés pour mieux établir les liens entre carnet de terrain et texte publié, et pour comprendre les origines du mouvement structuraliste, qui fait de Lévi-Strauss l’un de ses pères fondateurs.
La collaboration étroite du couple Lévi-Strauss a donné naissance à une grande variété de documents: carnets riches en vocabulaire, schémas de parenté, récits et descriptions des cultures inspirées par les peuples autochtones, photographies et films réalisés par Dina pour documenter le folklore brésilien. Ces matériaux constituent aujourd’hui un corpus majeur pour l’étude de la sociologie, de l’anthropologie et de la linguistique.

L’œuvre continue d’être lue et relue pour sa capacité à questionner la notion de civilisation et à montrer les limites des regards eurocentriques, tout en offrant une mosaïque complexe des sociétés amazoniennes et de leur relation avec la nature. Tristes Tropiques demeure ainsi un livre de voyage, mais aussi et surtout une réflexion sur ce que signifie observer, comprendre et écrire l’altérité dans le cadre des sciences humaines.
- Statut et réception: livre majeur, mélange de récit, ethnographie et philosophie.
- Contexte biographique: voyage au Brésil entre 1935 et 1939 avec Dina Dreyfus.
- Édition et réception critique: réceptions enthousiastes; intégration dans la Bibliothèque de la Pléiade.
- Contributions scientifiques: liens avec le développement du structuralisme et l’étude des systèmes de parenté.
- Documentation: carnets, photographies et films conservés à la BnF et exploités par des chercheurs
Entre voyage et philosophie: les axes thématiques de Tristes Tropiques
Le livre offre une réflexion sur la civilisations et les rapports entre voyage, science et écriture, tout en questionnant les conventions de l’ethnographie traditionnelle.
La voix de Lévi-Strauss oscille entre admiration, étonnement et critique, révélant une posture de chercheur hanté par l’idée d’un autre mode de vie qui peut être source d’épanouissement et de fragilité pour les sociétés rencontrées.

Les carnets de terrain et les textes inédits constituent le socle historique et méthodologique du projet, montrant comment les notes et les observations se transforment en réflexion théorique et littéraire.
Cette communauté de travail entre Dina et Claude Lévi-Strauss est illustrée par une interdisciplinarité qui voit se mêler linguistes, anthropologues, codicologues et historiens autour de l’analyse des carnets, de la diction des noms propres et des schémas de parenté Nambikwara.

À travers Tristes Tropiques, Lévi-Strauss propose une lecture du monde où la différence culturelle est une source de questionnement sur l’idée même de civilisation et sur le sens de l’observation scientifique, tout en faisant écho à son propre parcours intellectuel et personnel.
Ressources et prolongements contemporains
Depuis 2019, les notes et carnets des expéditions 1935-1939 ont été revisités dans le cadre de projets soutenus par l’EHESS, l’ENS et la BnF, afin de mieux comprendre les liens entre les carnets et Tristes Tropiques et les origines du structuralisme.
La présentation des documents originaux et des contributions des chercheurs modernes permet d’approfondir la compréhension de la genèse et de l’impact durable du texte, autant sur la pensée sociologique que sur l’histoire des sciences humaines.