L’être humain ne cesse de s’interroger sur la place qu’il occupe dans l’univers et sur sa relation aux autres. L’animal, tantôt perçu comme monstrueux, tantôt comme sauvage ou même familier, ne fait pas exception. Mais quel est ce monde que nous partageons ? Quel rapport entretiennent les différentes espèces à celui-ci ? En quoi diffère-t-il du nôtre ?
Si le lézard recherche la pierre, c’est qu’il n’est manifestement pas indifférent à son milieu. La pierre et notamment sa chaleur, est le lieu qu’il préfère. Quel rapport au monde le petit garçon entretient-il ? Avec ce dernier opus, Philonimo éveille notre curiosité, pour cet alter-ego, l’animal, et invite à réévaluer notre relation à ce dernier : n’est-il pas voué à devenir notre prochain ?
La pierre, le lézard et leur rapport au monde
Qu’est-ce qui différencie la pierre du lézard ? Qu’est-ce que ne “sait pas” le lézard ? Qu’ignore-t-il ? Qu’est-ce qui différencie le lézard du petit garçon ?
Le lézard ne se trouve pas simplement sur la pierre chauffée au soleil. Il a recherché la pierre, et il a l’habitude de la rechercher. Éloigné d’elle, il ne reste pas n’importe où : il la cherche de nouveau - qu’il la retrouve ou non, peu importe. Il se chauffe au soleil. C’est ainsi que nous parlons, bien qu’il soit douteux qu’en cette circonstance il se comporte comme nous lorsque nous sommes allongés au soleil, bien qu’il soit douteux que le soleil lui soit accessible comme soleil, bien qu’il doute qu’il puisse faire l’expérience de la roche comme roche.
Cependant, le lézard n’est pas davantage simplement juxtaposé à la roche et parmi d’autres choses (par exemple le soleil), se trouvant être là comme une pierre qui se trouve à côté du reste. Le lézard a une relation propre à la roche. Au soleil et à d’autres choses. On est tenté de dire : ce que nous rencontrons là comme roche et comme soleil, ce sont pour le lézard, précisément des choses de lézard. Quand nous disons que le lézard est allongé sur la roche, nous devrions raturer le mot « roche » pour indiquer que ce sur quoi le lézard est allongé lui est certes donné d’une façon ou d’une autre mais n’est pas reconnu comme roche ; la rature du mot ne signifie pas seulement : prendre quelque chose d’autre et comme quelque chose d’autre. La rature signifie plutôt que la roche n’est absolument pas accessible comme étant. Le brin d’herbe sur lequel grimpe un insecte n’est nullement pour celui-ci un brin d’herbe, ni la partie possible de ce qui deviendra une botte de foin, grâce à laquelle le paysan nourrira sa vache. Le brin d’herbe est une voie d’insecte, sur laquelle celui-ci ne cherche pas n’importe quel aliment, mais bien la nourriture d’insecte.
Le monde de l’animal: nourriture, milieu et frontières
L’animal a, comme animal, des relations précises à sa nourriture propre et à ses proies, à ses ennemis, à ses partenaires sexuels. Ces relations, qui sont pour nous infiniment difficiles à saisir et qui réclament une grande dose de précaution méthodique, ont un caractère fondamental qui est singulier, et qui jusqu’à présent n’a absolument pas encore été aperçu ni compris métaphysiquement. C’est ce caractère dont, plus tard, nous ferons connaissance dans l’interprétation finale.
L’animal n’a pas seulement une relation précise avec son environnement alimentaire, à celui de ses proies, à celui de ses ennemis, à son environnement sexuel. Du même coup, il séjourne toujours, pour la durée de sa vie, dans un milieu précis, que ce soit dans l’eau, que ce soit dans l’air ou que ce soit dans les deux. Il y séjourne de telle façon que ce milieu qui lui appartient est imperceptible pour lui, mais que c’est précisément le déplacement hors du milieu adéquat dans un milieu étranger qui déclenche aussitôt la tendance à l’évitement et au retour. Ainsi, toutes sortes de choses sont accessibles à l’animal, et pas n’importe quelles choses ni dans n’importe quelles frontières.
Sa manière d’être, que nous appelons la « vie », n’est pas accès à ce qui est en plus à côté de lui, ce parmi quoi il se présente comme être vivant qui est. En raison de ce lien, on dit donc que l’animal a son monde ambiant et qu’il se meut en lui. Si nous comprenons monde comme accessibilité de l’étant, comment pouvons-nous alors soutenir, là où l’animal a manifestement accès, que l’animal est pauvre en monde et cela au sens où être pauvre veut dire : être privé ? Si l’animal a l’étant accessible autrement et dans des frontières plus étroites, il n’est cependant pas privé du monde absolument. L’animal a du monde.
Anthropologie philosophique et dualismes revisités
Merleau-Ponty, dans son travail, affirme que « l’homme ne peut jamais être un animal », une proposition qui peut paraître extrême mais qui sert à thématiser une anthropologie cohérente orientée vers une phénoménologie de la perception et une ontologie du sensible. Cette vue conteste l’idée d’une séparation radicale entre vie animale et raison humaine, proposant plutôt que devenir raisonnable est devenir un nouveau corps vivant, et que la raison se définit comme « une nouvelle manière d’être corps ».
Ainsi l’homme n’est pas animal par le corps, et humain par l’esprit ; il est un esprit incarné dans une corporéité originale, ou un corps tout entier spiritualisé. Il est une unité fonctionnelle, et non pas la réunion de deux substances hétérogènes. Cette proposition rejette l’idée d’un dualisme substantiel et soutient un dualisme fonctionnel où la vie humaine est une vie pleinement humaine grâce à la fonction symbolique, tout en restant solidement enracinée dans des comportements concrets et corporels.
La perception humaine est alors décrite comme une communauté de regards et une désappropriation du corps à lui-même, ce qui dans les travaux ultérieurs de Merleau-Ponty sera appelé « la chair » - ce corps définitivement impropre ou pluriel. L’homme est présent du début à la fin de l’œuvre, mais jamais explicitement au premier plan, servant de fond à la figure centrale de la perception.
Le monde comme champ de signification et les milieux
Le milieu de l’animal, que nous nous proposons d’examiner, n’est qu’un fragment de l’entourage que nous voyons s’étendre autour de lui, et cet entourage n’est rien d’autre que notre propre milieu humain. La première tâche, dans une recherche sur le milieu, consiste à isoler les caractères perceptifs des l’animal parmi tous ceux de son entourage et à en bâtir le milieu de l’animal. Le caractère perceptif des raisons et des fruits confits laisse la tique indifférente, alors que celui de l’acide butyrique joue un rôle primordial dans son milieu.
Quelles que soient les relations entre un sujet et les objets de son entourage, elles se déroulent toujours en dehors du sujet, là même où nous devons chercher les caractères perceptifs. Trop souvent nous nous imaginons que les relations qu’un sujet d’un autre milieu entretient avec les choses de son milieu prennent place dans le même espace et dans le même temps que ceux qui relient aux choses notre monde humain. Cette illusion repose sur la croyance en un monde unique dans lequel s’emboîteraient tous les êtres vivants. De là vient l’opinion commune qu’il n’existerait qu’un temps et qu’une espace pour tous les êtres vivants.
Vers une compréhension de l’existence humaine
Deux propositions structurent cette approche: d’une part, l’homme se distingue par un comportement humain fondamental qui unifie l’ordre humain et représente l’essence même de notre humanité comme capacité de la multiplicité perspective; d’autre part, cette unité n’élimine pas l’appartenance la vie, et la fonction symbolique reste fondée sur les comportements concrets, pouvant se déployer jusqu’à la névrose ou la pathologie.
Dans cette optique, l’existence se définit comme un va-et-vient entre une vie personnelle et un vivre prépersonnel et passif. Exister, c’est parcourir la distance entre la vie cyclique du corps et la vie de relation de la conscience, les comportements vitaux et les comportements symboliques, l’ordre vital et l’ordre humain.
Tableau synthétique des idées clés
- Le monde des animaux est structuré par des relations précises avec nourriture, proies et prédateurs; leur milieu est vécu comme une série de milieux possibles selon les espèces et leurs connotations.
- La pierre et le soleil ne sont pas des objets neutres pour le lézard; ils forment un monde spécifique, une configuration perceptive unique.
- L’homme ne peut être réduit à une mécanique biologique; la raison transforme et s’intègre dans une vie déjà donnée, redéfinissant ce que signifie être vivant.
- La perception humaine n’est pas une appropriation simple du monde, mais une vision multiple d’un même objet à travers mille regards, témoignant d’une compréhension du monde comme monde communitaire.
