L’emission du jeu de rôle dans les années 80 et les suites médiatiques qui en découlèrent

Il fut un temps où les joueurs de jeux de rôles se comptaient par plusieurs centaines de milliers, un temps où cet Eldorado attisait l’appétit des grands noms de l’édition et de la distribution. Et puis au début des années 90, ce fut l’hémorragie. Les joueurs, eux, ont une batterie d’explications récurrentes pour expliquer ce Moyen-Âge ludique. Parmi elles: « les affaires » médiatiques dont celle dite « de Carpentras ». Cet article n’a pas pour but de se complaire dans une identité communautaire sur le mode de la persécution. La démarche a été d’abord de s’intéresser aux faits de manière précise, en relevant les articles de presse et les diffusions télévisées. Les sources US sont quant à elles fournies par google. A partir de tout cela, un brouillon de timeline a été réalisé, pour vous aider à suivre (il ne comporte pas toujours suffisamment de détails à ce stade sur chaque événement) et pour établir des relations. Bien sûr, j’avais quelques hypothèses en tête et des outils conceptuels, comme la « mise en agenda » ou les « paniques morales ».

Pour ce qui est de la télévision, de 1986 à 1993, le JDR est présent sur les chaînes régionales (FR3), souvent pour rendre compte d’un « tournoi de jeu de simulation » (sur des « décrochages » locaux), et absent des autres chaînes (nationales). Ce n’est pas un thème pour elles. On trouve dans la presse française, avant cette date, des articles « inquiets » sur le JDR, explicitement ou implicitement liés (ou reportant) les affaires américaines, à propos du « satanisme » et des « risques psychologiques », avec un impact très faible. L’impact médiatique est concentré entre 1994-96. Donc bien après l’affaire de Carpentras, qui débute en 1990. En avril 1994, une autre affaire, le suicide de Christophe Maltese (qui était joueur de jeu de rôles), est la première à avoir un impact médiatique important, à travers la presse, puis très rapidement à la télévision. L’intérêt pour le « satanisme » semble perdurer un an ou deux (avec l’affaire de Toulon, copycat inspiré de la médiatisation de Carpentras) et s’éteint rapidement faute de matière. Mais en même temps, TF1 rebondit sur le jugement final, et semble capitaliser sur le thème des « néo-nazis » que l’on retrouve très souvent dans les sujets associés à « internet » à partir de 1997.

Le traitement de la réalité se dégrade en passant des chaînes de télévision locales aux chaînes nationales. Alors que ces dernières disposent de plus de moyens, et, en principe d’une responsabilité proportionnelle. Si TF1 à lancé l’affaire, les chaînes publiques lui emboîtent immédiatement le pas, et il n’y a pas de différences de traitement. Toute l’affaire est très concentrée dans le temps. Elle est emmenée par le suicide de Christophe Maltese, qui « prépare » très vite l’affaire de Carpentras, accompagnée par des affaires secondaires créées de toute pièces (ou suscitées par la médiatisation comme l’affaire de Toulon). S’il en manque, on va les chercher à l’étranger (l’affaire Javier Rosado en Espagne en février 1997).

Si on se penche sur le contenu de ces médiatisations, on est surpris par une thématique particulière, celle du « satanisme ». Une simple recherche montre que ce thème était auparavant absolument étranger aux médias français. Et pour cause. Le « satanisme » est institutionnalisé aux USA à partir de 1969, avec la publication de la « bible sataniste » puis la naissance d’une véritable Église du même nom. Notons que à l’instar de toutes les autres religions, celle ci est protégée par la constitution. Ce satanisme peut se comprendre comme une réaction américaine à la pré-éminence du fait religieux, mais qui n’arrive pas à s’émanciper de celui-ci puisqu’il lutte contre la religion (le judeo-christianisme) à l’intérieur de la religion. Lorsqu’en Europe, particulièrement en France, l’opposition à la croyance religieuse prend simplement la forme de l’athéisme, très répandu, il prend aux USA celle d’une religion opposée aux autres. Ainsi, le Satanisme ressemble à une traduction américaine de notre athéisme.

Au moment où se déroule l’affaire de Carpentras, le satanisme (institutionnalisé) fait l’objet d’une « panique morale » aux USA entre 1987 et 1995. Elle se clos symboliquement cette année là avec la sortie du téléfilm Le Silence des innocents relatant le long procès de McMartin, innocenté, au sujet d’affaire de pédophilies qui seraient liées à des pratiques « satanistes ». La première grande médiatisation qui démarre cette idée de l’association entre « satanisme » et pédophile aux USA remonte au best seller « Michelle remembers » en 1980. Un livre donc, et non un journal ou une émission de télévision. C’est dans ce contexte qu’apparaît la BADD (association de lutte contre « Donjons et Dragons »), qui ne s’intéresse pas seulement aux JDR, mais à tous les aspects de la culture populaire américaine suspects d’entretenir des rapports ou des sympathies avec le « satanisme ». En France/Belgique, nous avons eu aussi une grande hytérie anti-pédophile, l’affaire Outreau, qui malgré le non-lieu, a laissé des traces, et qui ne comporte pas de référence au « satanisme ».

En France, le lien n’est pas fait uniquement entre JDR et satanisme, mais laïcisé, car élargi aux « sectes ». La panique morale en France (1994-1995) se focalise sur le JDR et arrive à la fois à la suite et en retard par rapport aux USA. Le « satanisme » joue un rôle fondamental, mais est totalement lié au contexte culturel américain et simultanément totalement étranger dans le contexte français laïque. Sa présence dans la presse française trahit son mode de fonctionnement et les sources auxquelles elle s’abreuve (essentiellement américaines). Les journalistes, en particulier ceux observés, ne s’intéressent pas seulement aux faits; ils les sélectionnent, construisent et surtout reproduisent un modèle « narratif » pré-établi, venant des USA, qu’ils recherchent en France. Le suicide de Christophe Maltese en 1994 répond au patron américain inauguré sur les « risques de suicide », par exemple qui pousse à reproduire la même association entre JDR et suicide.

En d’autres termes, toutes les « affaires » sur le JDR en France sont « importées » des USA et adaptées dans le contexte français. L’impact sur le public sera pendant longtemps quasiment nul, et pour cause : le JDR est inconnu en France, et le satanisme incongru, étranger à toute réalité pratique ou culturelle. La « mode » du satanisme va bénéficier de l’aura sulfureuse de cette panique morale. Les mouvements gothiques, metal et autres décollent en France dans les années 90. Les ados en redemandent. Le JDR devient « cool » aux yeux de ceux-là, ce qui tend à renforcer l’amalgame. Le JDR dans les années 90 est marqué par un cousinage « dark-gothic » qu’il subit, mais qu’il alimente aussi avec le succès de jeux comme Vampire (Nephilim, Kult, etc...).

Naissance et évolution du jeu de rôle sur table

Créé par les Américains Gary Gygax et Dave Arneson, Donjons et Dragons est édité en 1974, marquant la naissance du jeu de rôle sur table. Retour sur un phénomène qui dure depuis un demi-siècle. Autour d’une table, des joueurs incarnant des personnages imaginaires vivent une aventure grâce à un maître du jeu qui leur raconte une histoire. Ils décident eux-mêmes des actions à accomplir, des choix à faire, des paroles à prononcer. Des règles et des dés déterminent leurs réussites ou leurs échecs. Un plateau et des figurines peuvent être utilisés mais ne sont pas obligatoires. Aujourd’hui il a même acquis une certaine maturité puisqu’il fête cette année ses 50 ans.

En effet, en janvier 1974 est édité aux États-Unis le premier jeu de rôle : Dungeons and Dragons, sous le titre initial Rules for Fantastic Medieval Wargame Campaigns Playable with Paper and Pencil and Miniature Figurines. Ces « jeux de guerre » s’inspirent des simulations stratégiques de batailles à des fins militaires comme le Kriegspiel inventé par Von Reisswitz. Le premier wargame serait Little Wars (1913) de H. G. Wells. Avec la démocratisation des loisirs, la pratique s’étoffe. Ce type de jeu s’inspire des conditions de départ d’une bataille et les règles cherchent à simuler la réalité. Des associations et des conventions réunissent passionnés et continuent d’inventer de nouvelles règles et de nouveaux jeux.

Gary Gygax fonde TSR avec Don Kaye pour commercialiser D&D. Les premiers exemplaires se vendent rapidement, et en 1977, une nouvelle version s’écoule à 4 000 exemplaires par mois. D&D s’enrichit de suites et de thèmes variés, de Travellers à Superhero ’44, puis l’événement marque en 1981 avec Call of Cthulhu, qui met l’accent sur la déduction et la collaboration plutôt que sur le combat. Au cœur du développement, deux visions coexistent: celle de Gygax visant le réalisme par des règles étendues et celle d’Arneson privilégiant l’imagination et l’improvisation des joueurs. Puis Vampire: la Mascarade en 1991 affirme l’essor du roleplay et des intrigues sociales, capitalisant sur l’influence des romans d’Anne Rice.

En France, l’arrivée officielle de Donjons et Dragons se fait attendre jusqu’en 1983, mais les traductions et les traductions non officielles abondent, avec des clubs comme l’Œuf Cube et des boutiques spécialisées. François Bienvenu et d’autres fondateurs locaux organisent les premières structures et publient Casus Belli dès 1980, premier journal dédié, qui propose des articles sur le jeu de rôle et pose les bases théoriques du genre. À partir de 1983, le milieu se structure: traduction officielle, sorties françaises et conventions se multiplieront. Six éditeurs partagent le marché en début des années 1990, et un jeu moyen est vendu entre 3 000 et 5 000 exemplaires. La revue Casus Belli atteint un tirage de 35 000 exemplaires par numéro, et la traduction des Livres dont vous êtes le héros participe à la popularisation du média.

Rôle des médias et de la culture populaire

La presse et la télévision font émerger une image du JDR autour du satanisme et des risques psychologiques, mais la réception varie selon les périodes et les pays. En France, la presse est d’abord amusée par ce loisir, qui s’intègre progressivement dans la culture populaire et inspire même Fort Boyard. Les inquiétudes s’estompent progressivement mais les années 1990 apportent un tournant avec les affaires et les médias qui amplifient l’effet de mode sur le public. Le JDR évolue alors vers un aspect plus sombre et plus mystérieux, tout en nourrissant une culture communautaire résiliente qui finit par renaître grâce à de nouveaux médias et formats. L’importante vague médiatique américaine transmet des modèles narratifs qui résonnent en France, tout en restant ancrés dans un contexte culturel différent. Le passage des médias locaux aux chaînes nationales accélère les transformations et les débats autour du JDR.

Le tournant est aussi social et technologique: l’émergence des jeux vidéo et, plus tard, d’internet, transforme le paysage ludique et propose de nouveaux modes de diffusion comme l’Actual Play. Des shows et chaînes comme Critical Role popularisent le roleplay en direct avec une audience massive, et en France apparaissent des émissions et web-séries dédiées. La démocratisation des technologies rend accessible le jeu à distance via des plateformes comme Roll20, qui voit son nombre d’utilisateurs croître rapidement après 2019, et l’éditeur D&D revendique des chiffres mondiaux importants. Le mouvement perdure grâce à une communauté active et des formations culturelles et médiatiques qui intègrent le JDR dans des espaces variés, du loisir au spectacle vivant.

image infographic histoire JDR 70s 90s

Chronique - Les ordinateurs des années 80

Tableau récapitulatif des jalons clés

ÉvénementAnnéeDescription
Naissance de D&D1974Publication initiale et concept de jeu de rôle sur table
Premières traductions et clubs en France1980-1983Casus Belli et premiers clubs, limites de diffusion
Call of Cthulhu et diversification1981Rôles humains, énigmes et investigations
Panique morale US et BADD1982-1989Satanisme et associations anti-JDR
Affaires françaises marquantes1994-1995Suicides, Carpentras et émission Bas les masques
Fusion TSR et Wizards of the Coast1997Consolidation du marché et réorientations
Actual Play et montée des communautés2010sDiffusion en direct et plateformes numériques

En conclusion, les années 80 montrent l’âge d’or initial du JDR, puis les années 90 apportent une période de crise et de réinvention. Le phénomène migre des médias régionaux vers les chaînes nationales, est nourri par des récits américains et réadapté localement, et se renouvelle aujourd’hui grâce à des formats numériques et à une communauté plus mature.

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