Madame de Paladine, salon littéraire et culture française: portraits et enjeux d’une génération

J’étudie dans le présent livre quelques-uns des écrivains qui par leur âge et par la tournure de leur esprit appartiennent à la nouvelle génération, à celle qui pendant l’espace de ces dix dernières années est arrivée à la vie littéraire.

Certes, je ne prétends pas avoir groupé ici les noms de tous ceux qui méritent de fixer l’attention ; je ne l’ai même pas essayé. Un mouvement littéraire se fait toujours en réaction contre un autre.

Les théories positiviste et naturaliste ont longtemps pesé et pèsent encore lourdement sur notre littérature. Les écrivains qui sont aujourd’hui dans la plénitude de leur talent, MM. Brunetière, de Vogue, Paul Bourget, Jules Lemaître, Anatole France, avaient déjà, chacun à sa manière, travaillé à nous en affranchir.

Ce qui a caractérisé les écrivains de la période naturaliste, ç’a été leur inintelligence. En partie parce qu’ils étaient d’esprit médiocre, en partie parce qu’ils n’avaient pas une suffisante éducation intellectuelle, ils ont été incapables de comprendre tout ce qui dépasse la réalité immédiatement aperçue dans une observation à courte vue.

Ils-ne se sont pas doutés que la vie extérieure n’ai de signification qu’en tant qu’elle traduit la vie, de l’âme, qu’au-dessus de la réalité des faits il y a la réalité supérieure des idées, et enfin que l’humanité depuis qu’elle existe travaille sur quelques grands problèmes, dont sans doute la solution lui sera éternellement refusée, mais dont le tourment fait la noblesse et la dignité de la pensée humaine.

Cette inintelligence ou cette insouciance a fait son temps. Le terme d’idéalisme est celui dont on se sert couramment pour désigner la tendance dominante de la littérature d’aujourd’hui. Le terme est juste, mais à condition qu’on l’entende au sens le plus large et même le plus vague.

Une littérature s’inspire toujours d’une philosophie, quelle qu’elle soit. C’est des théories de M. Taine - combien défigurées d’ailleurs ! - que se recommandaient les écrivains naturalistes. La philosophie de M. Renan a été le point de départ du mouvement actuel.

Sans doute on en a répudié certaines parties. Le dilettantisme n’a été qu’une mode passagère. L’optimisme n’avait guère chance d’être accueilli dans un temps tel que le nôtre, où la vie est devenue si difficile, où la société est si inquiète de son lendemain. Mais la pensée de M. Renan est par essence idéaliste. De plus, M. Renan ne s’est jamais débarrassé de ses origines ecclésiastiques. Il a conservé jusqu’à la fin le goût des choses religieuses.

Il a ainsi rouvert lu voie à toute une série d’idées, à tout un ordre d’émotions. En constatant cette tendance idéaliste, il faut se hâter d’ajouter qu’elle est sans profondeur comme sans vigueur, toute superficielle et du reste contrariée par les tendances les plus opposées. Cette littérature soucieuse des problèmes de l’âme a continué d’être une littérature brutale et plus curieuse que jamais des problèmes de la chair. Elle est imprégnée de religiosité ; mais, - il est à peine besoin de le redire, car cela crève les yeux, - elle n’est pas chrétienne.

Les jeunes écrivains sont au point de vue religieux profondément incrédules ; c’est ce qu’il ne faut pas oublier, quand on affecte de leur tenir compte de certaines velléités et de les revendiquer pour l’Église de demain. Cette littérature a fait accueil à l’évangélisme ; cela est exact ; mais parallèlement elle a inventé une vilaine chose appelée d’un vilain nom : la rosserie. De là cette diversité d’aspect de la littérature d’aujourd’hui, et cette mobilité d’humeur des jeunes écrivains. Ils cherchent de tous côtés d’où leur viendra la bonne parole.

Ils s’enquièrent des littératures étrangères ; ils ont raison et pour notre part nous n’avons cessé de les y pousser. Encore faut-il le remarquer, si légitime que soit la curiosité pour les littératures étrangères, elle se manifeste surtout lorsque la tradition nationale commence à s’affaiblir. On s’est d’abord pris d’enthousiasme pour les « littératures du Nord » ; et ce qu’on désigne par ce terme collectif, ce sont deux littératures d’inspiration non seulement différente mais opposée et contradictoire : celle des romanciers Russes, qui sont humanitaires et socialistes ; celle des dramatistes norvégiens qui sont hardiment individualistes. On nous annonce maintenant une « renaissance latine ». Jamais on n’avait vu les modes littéraires aller plus vite. Jamais les théories n’avaient été plus diverses et plus violemment hostiles.

De ces faits se déduisent quelques-unes des causes qui ont jusqu’ici entravé la jeune littérature dans son développement. L’absence d’un courant général. - On a coutume de célébrer ce qu’on appelle la liberté de l’art, de prendre la diversité pour la vitalité, et de protester contre la tyrannie pédantesque des doctrines et des écoles. C’est qu’on ne cessera jamais de s’en laisser imposer par les grands mots. La vérité, telle que l’enseigne l’histoire des littératures, c’est qu’il faut pour porter les œuvres fortes et durables un courant nettement déterminé et généralement ressenti.

La littérature de ce siècle a été d’abord romantique, puis réaliste. Le manque de communication avec le public. - Ce défaut d’unité que nous constations dans la littérature vient en partie de ce qu’il n’y a parmi les personnes qui lisent ni cohésion, ni communauté d’origine et d’éducation, partant d’idées et de tendances. Rien de plus difficile aujourd’hui que de savoir pour qui on écrit. Et d’ailleurs, dans notre société démocratique et dans notre monde affairé, si le nombre des gens qui lisent augmente tous les jours, on voit pareillement diminuer chaque jour le nombre des lecteurs capables d’une lecture sérieuse et qui demande quelque effort. De là chez l’écrivain le mépris du public. De là un désir de s’isoler. Mais en littérature comme ailleurs l’isolement est funeste.

La diminution du sentiment de la forme. - Cela me semble tout particulièrement grave. Artistes incomplets, médiocres artisans, les jeunes écrivains vont jusqu’à se faire gloire d’ignorer leur métier. Ils dédaignent l’exécution, lâchent le style et trahissent la langue. Auteurs dramatiques, ils laissent se perdre toute la valeur d’une pensée parfois originale, par la gaucherie et l’insuffisance des moyens scéniques. Poètes, ils rêvent d’on ne sait quelle sorte de vers sans rythme, sans cadence, sans règles et sans lois. Pour ce qui est des jeunes romanciers ils se divisent en deux catégories : il y a ceux qui écrivent mal, et il y a ceux qui n’écrivent pas.

- Ce défaut vient en partie d’une réaction contre la rhétorique trop étroite et trop artificielle des écoles naturaliste et parnassienne : Il tient ensuite à ce que l’ancienne éducation classique perd chez nous chaque jour du terrain. Ce ne sont pas seulement les auteurs grecs et latins, ce sont les classiques français qu’on étudie de moins en moins dans les collèges. On est en train de renoncer à un héritage national. Aussi bien les études proprement littéraires ne sont pas seulement suspectes au plus grand nombre, mais en outre leur cause est désertée par ceux qui ont le devoir et qui devraient tenir à honneur de les défendre.

Les écrivains dont il est ici question sont loin d’avoir dit leur dernier mot ; quelques-uns d’entre eux n’ont même pas encore donné leur mesure. Je n’oublie pas qu’on peut et qu’on doit beaucoup en attendre. On me permettra d’ajouter un mot sur l’esprit dans lequel ont été conçues ces études. Très persuadé qu’une littérature ne peut vivre qu’à condition de se renouveler sans cesse, j’ai suivi avec attention et sympathie toutes les « nouveautés » qui m’ont semblé avoir quelque signification et quelque portée.

R. Il s’est fait, au cours de ces quinze dernières années, une brusque révolution dans notre littérature. Le naturalisme et le positivisme y sévissaient encore aux environs de 1880. On n’était attentif qu’à l’extérieur et aux choses plus qu’aux êtres. On ne tenait compte que des faits sans chercher à en pénétrer le sens. On ne voulait rien voir, ou peut-être n’apercevait-on rien, au-delà de l’immédiate réalité. Ce système étroit autant que factice ne pouvait s’imposer longtemps. Peu à peu on a vu rentrer dans la littérature tout ce qui en avait été indûment banni. On s’est remis à comprendre que les faits ne sont rien sans le support des idées qui les produisent et les expliquent, et dont ils ne sont que la réalisation incomplète. On a rétabli dans ses droits la vie intérieure qui seule peut donner à l’autre son prix. On s’est avisé que nous avons une âme. On s’est intéressé au jeu des phénomènes de conscience. On s’est repris à croire que notre activité intellectuelle a un but et qu’elle ne saurait se développer en dehors de certaines règles dont les formules changeantes composent la morale qui est de tous les temps. Même on s’est demandé si cette morale, pour avoir toute sa solidité, ne doit pas reposer sur quelque fondement surnaturel.

illustration d’un salon littéraire français du XIXe siècle

Ce travail qui s’est opéré dans les esprits et dont les hommes qui ont aujourd’hui dépassé la quarantaine ont été les utiles ouvriers, on pourrait le suivre à travers les livres de M. Édouard Rod. C’est un premier élément d’intérêt qu’ils nous offrent ; mais en outre ils valent par eux-mêmes et indépendamment des tendances dont ils sont les signes. Laborieux et fécond M. Rod a déjà beaucoup écrit. Il est très jeune. Sa pensée va chaque jour en s’enrichissant. À mesure qu’il acquiert plus d’idées nouvelles, il prend d’autre part une conscience plus nette de son originalité propre. Son talent, qui n’a cessé de progresser, est aujourd’hui pleinement formé et maître de soi.

Ce que l’on voit chez Rod est l’étrange mélange d’analyse et d’émotion, qui peut rappeler certains romanciers et poètes de la tradition anglaise préraphaélite. Palmyre Veul... De la fureur domestique de "Décolorer sa fille" à l’ampleur tragique de "Paradisi Gloria", la rentrée littéraire 2026 voit naître de nouvelles voix portées par de jeunes maisons d’édition. Travail sur mesure ou retour à l'artisanat : comment accompagner autrement les textes et les auteur.ices ?

salon du livre contemporain et édition indépendante

Publier moins pour accompagner mieux : la formule convient aussi bien à Paloma Grossi qu'à Mathieu Larnaudie, qui ont tous deux fait le choix de créer cette année leur propre maison d'édition, guidés par la volonté de travailler autrement avec les auteur.ices. Avec Les Intranquilles, Paloma Grossi place la découverte et la voix singulières au centre d'un suivi sur mesure. Au Cercle ouvert, fondé aux côtés de Bertrand Py (ancien directeur éditorial d'Actes Sud), Mathieu Larnaudie privilégie quant à lui la « frugalité heureuse », pour offrir le même soin à chaque texte.

A l'occasion de cette rentrée littéraire, particulièrement importante pour porter leurs tout premiers choix éditoriaux, ils défendent notamment les romans de deux primo-romancières. Lucie Bérard, avec Décolorer sa fille, interroge dans une langue obsessionnelle et charnelle ce que la précarité fait aux femmes ; tandis qu'Elise Lespade offre avec Paradisi Gloria un roman-fleuve qui entremêle mémoire, politique et tragédie antique, pour ausculter les secrets d'une pathologie familiale.

Comment la relation de confiance avec un.e éditeur.ice façonne-t-elle l’émergence d’un premier roman ? Comment repenser la relation auteurs - éditeurs, mais aussi les liens avec les librairies et entre tous les acteurs de la chaîne ? Comment intéresser un public qui se détourne de plus en plus de la lecture, dans un marché en crise ? Et que peut-on attendre du monde littéraire et du métier d'écrivain lorsqu'on entre en littérature aujourd'hui ? Accompagner l'émergence de nouvelles voix en littérature.

On n’écrit pas en se disant : j’ai envie d’être écrivain, nous dit d’emblée Elise Lespade. Un écrivain, c'est d’abord quelqu’un qui a une pratique de l’écriture. Lucie Bérard développe : "Quand on prononce le mot écrivain, il y a tout un héritage, tout un prestige. C'est difficile à dire, et en même temps je suis une jeune autrice, face à moi j'ai une jeune autrice, il faut qu’on arrive à être fières de notre travail." Découvrir et accompagner des nouveaux auteur.ice.s fait partie intégrante du métier d'éditeur : c’en est même le coeur pour Paloma Grossi : "C'est la nature même des Intranquilles et du métier d'éditeur que de découvrir et de donner une place à des nouvelles voix. C'est le sens de notre travail : chercher qui, en lui ou en elle, porte les germes d'une œuvre à venir."

Pour Paloma Grossi, l’édition vise un équilibre durable entre soutien des auteurs, liens avec les libraires et accompagnement des lecteurs, tout en luttant contre la surproduction et les difficultés du marché. Mathieu Larnaudie insiste sur la nécessité d’un travail d’écoute et d’empathie avec le texte et l’auteur, afin de l’accompagner vers son accomplissement sans imposer des grilles préconçues. Le duo s’emploie à porter des projets qui pensent le monde et affirment une éthique de travail axée sur la qualité plutôt que la quantité.

Masterclass #4 Ecrire un livre. Comment être publié chez Eyrolles, PlayBac ou autre maison d'édition

Processus narratifs et influence du cinéma sur l’écriture. Chez Lucie Bérard, la narration se fait par la voix de Paula, une jeune esthéticienne de 25 ans : "Ce qui m’intéressait, c’était de faire une narratrice qui est reine de son monde, reine des proportions et des couleurs." Elise Lespade souligne l’importance du cinéma dans l’inspiration et les mécanismes visuels qui structurent l’écriture, tandis que Lucie Bérard explique son approche scénaristique de Décolorer sa fille comme une longue voix off.

Porter de nouveaux engagements éditoriaux. Le salon littéraire et les discussions autour des pratiques éditoriales récentes témoignent d’un renouvellement du paysage. Comment la relation de confiance entre auteur et éditeur, et les liens avec les libraires, forment-elles le socle d’un premier roman réussi ? Comment attirer un public qui se détourne de la lecture dans un contexte économique difficile ? Et quelle est la vision du monde littéraire moderne lorsque l’on entre en littérature aujourd’hui ?

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