Récemment, je me suis trouvé en relation avec un groupe d’inconnus, et nous faisions un tour de table pour nous présenter - nom, travail, loisirs, etc. À mon tour je suis resté sans voix quand on en est arrivé à mes loisirs, pour finalement marmonner quelque chose à propos d’ordinateurs après une pause gênante. Bien que, au début je me sois persuadé que c’était simplement parce que j’étais réticent à affronter les difficultés d’expliquer ce loisir à des non-initiés, je fus bientôt forcé d’admettre que ce n’était pas le cas. Je suis sûr que nombre d’entre vous ont eu des expériences similaires de gêne envers notre loisir. Il est vrai que la difficulté d’expliquer le JdR est plutôt une barrière, mais il existe beaucoup d’autres loisirs tout aussi mystérieux qui ne souffrent pas de cette sorte de mauvaise image de soi.
Pourquoi les gens préféreraient-ils presque reconnaître qu’ils matraquent des bébés phoques pendant leur temps libre plutôt que de confesser qu’ils sont des rôlistes ? Une raison simple est que le jeu de rôle est intrinsèquement quelque chose d’un peu embarrassant. À mon avis, le jeu de rôle est intrinsèquement enfantin : ce que nous faisons est en réalité identique à jouer à des “jeux d'imaginaires”, des versions adultes des “cow-boys et des indiens”. Je pense que des problèmes semblables sont également rencontrés dans d’autres loisirs qui semblent démentiels ou stupides à des non-initiés ; les sports extrêmes comme le saut à l’élastique ou le saut en parachute seraient de bons exemples. Mais si c’était la seule barrière, alors, comme les sauteurs à l’élastique, nous serions excessivement fiers de notre loisir, toujours prêts à expliquer exactement pourquoi ce que nous faisons est si incroyablement enrichissant spirituellement parlant.
Une cause majeure vient de nos années scolaires. Depuis la nuit des temps, la cour d’école est une arène où les forts règnent sur les faibles, où les “sportifs” primitifs briment les “binoclards” plus passifs. À l’adolescence, dans la même catégorie que les pièces cousues et les anoraks, le JdR est la preuve manifeste du statut de nerd. Et comme être un nerd peut - et généralement fait - amener des agressions physiques et mentales, ce n’est pas quelque chose qu’on veuille afficher. En fait, sortir un manuel de D&D à l’école peut être l’équivalent d’agiter un drapeau rouge devant un taureau. Pour les gens malchanceux qui ont vécu une adolescence particulièrement difficile, comme moi, il peut être dur de se débarrasser de cette attitude après la scolarité. Après cinq ou six ans de ce type d’intolérance, il est facile d’être conditionné, de croire qu’être un rôliste va vous marquer définitivement comme cible de sévices ou d’ostracisme.
Malheureusement, le conditionnement du passé n’est pas la seule raison qui fait que les rôlistes se sentent souvent embarrassés par leur loisir. En dehors de l’adolescence, je n’ai jamais rencontré quoi que ce soit qui ressemble à un préjugé contre mon choix de loisir. Quelquefois c’est passé près : il y a deux ans, le directeur d’une école locale a interdit le JdR pendant une brève période et j’ai dû une fois répondre aux questions brûlantes d’un paroissien inquiet. Ce qui est intéressant, c’est que chaque fois que j’ai rencontré une situation où des personnes extérieures mettaient en cause le loisir, la source du problème était le manque de connaissance de ce jeu. Quand la nature du jeu de rôle fut expliquée au paroissien et au directeur susmentionnés, ils sont revenus sur leur position. Leur attitude dubitative n’était pas basée sur un programme politique quelconque, ou un dogme religieux ou même une paranoïa induite par les médias - plutôt par une inquiétude naturelle pour quelque chose qu’ils ne comprenaient pas.
En fait, personne n’a jamais exprimé devant moi une quelconque désapprobation, seulement incompréhension et perplexité. On ne m’a jamais demandé de quitter un restaurant ou un magasin parce que je lisais un livre de JdR. On ne m’a jamais refusé un emploi, jamais insulté dans la rue, et depuis le lycée jamais frappé pour le genre de jeu auquel je joue. Bien sûr, quelquefois lorsque j’ai mentionné que j’étais rôliste, les gens m’ont lancé le même regard que si j’avais commencé à expliquer que la téléportation est réalisable. Mais je suis un grand garçon maintenant, et je crois que je peux survivre au fait que quelques ignorants ne puissent voir au-delà de leurs classifications établies au temps du lycée.
Bien sûr, cela peut causer un certain inconfort social, spécialement pour ceux d’entre nous qui croient encore que le monde réel fonctionne comme l’école. Ainsi, il semble que l’idée d’une société avec des préjugés contre les JdR soit une sorte de mythe. Lorsque vous examinez vraiment tout cela d’un œil critique, vous vous apercevez que personne ne se soucie vraiment ou ne connaît suffisamment de choses sur les jeux de rôles pour opprimer le joueur moyen. Mais si c’est un mythe, d’où vient ce courant anti-JdR ? En ce moment, la plupart d’entre nous commencent à hurler quelque chose sur les méchants de l’extrême-droite religieuse. Et il y a quinze ans, nous aurions pu avoir raison. C’était dur à l’époque, surtout aux USA. Mais c’était avant, et maintenant les choses ont changé. Pat Pulling est morte, BADD a été discréditée et dissoute il y a presque dix ans, et presque tout le mouvement anti-JdR a disparu avec elle. Bien sûr, il y a et il y aura toujours quelque télévangéliste du Middle-West qui montera sur ses grands chevaux à propos de Vampire : la Mascarade pendant quelque temps, et cela pourra même de nos jours pousser un parent paniqué un peu bizarre à arracher un livre de JdR des mains innocentes de son enfant.
Et, bien que ce ne soit pas particulièrement constructif pour le loisir, cela n’est pas très dommageable non plus. Doucement, le jeu de rôle est absorbé par la culture traditionnelle. Les gens commencent à oublier le battage médiatique et ne se soucient pas de comment de parfaits inconnus passent leur vendredi soir. Cette bataille semble gagnée. Alors pourquoi tant d’entre nous n’ont-ils pas baissé les armes ? Pour une raison quelconque, à chaque fois que les gens mentionnent BADD, Pulling ou les fondamentalistes, les rôlistes jaillissent soudain de leurs sièges, trébuchant les uns sur les autres, pour rouspéter sans fin et en rabâchant sur la propagande et la désinformation dont est coupable le mouvement cité.
Y a-t-il vraiment une personne ici qui ne sache toujours pas que BADD a falsifié les statistiques, trafiqué les faits et manipulé les gens à son avantage ? Plus important, y a-t-il toujours quelqu’un qui s’en préoccupe ? Le but, malheureusement, est que cela fait du bien. La haine aveugle - ou préjugé - est une doctrine incroyablement facile et agréable à suivre, faisant appel à vos désirs les plus égoïstes et vous débarrassant du fardeau d’avoir à réfléchir. Cela donne à vos croyances l’aspect de la certitude la plus inébranlable, et ainsi toutes vos actions basées sur ces croyances sont défendables. Et cela peut être assez enivrant. Mieux, cela vous change en héros. En tant qu’amoureux de la fantasy, cette image est particulièrement attirante. Si le mouvement anti-JdR est l’empire du mal, alors nous sommes les rebelles, combattant vaillamment pour secouer le joug de l’oppression.
Et peut-être sommes-nous aussi beaux que Han Solo. Néanmoins, le monde réel ne marche pas comme la fantasy. Et ironiquement, cette attitude est une plus grande menace envers le JdR que BADD ne le fut jamais. Jouer à la victime donne seulement plus de crédibilité à l’autre côté ; plus nous crions à propos des torts de nos opposants, plus il semble qu'ils ont soulevé un lièvre. Plus nous propageons ce mythe du préjugé contre le JdR, plus les gens croient qu’il y a une raison à ce préjugé. Comme je l’ai dit plus haut, même les rôlistes les plus réfléchis peuvent, à la simple mention d’un sentiment anti-JdR bondir et pousser des cries d’orfraie sur les mauvaises actions de Pulling, BADD et tous les fondamentalistes religieux.
Et ce, quelle que soit la personne qui ait soulevé le commentaire - j’ai même vu des joueurs attaquer de cette façon leurs compagnons de table, simplement parce qu’il leur arrivait d’émettre des commentaires pas totalement anti-BADD. Pire, j’ai vu appliquer ces qualificatifs à quiconque ressemble même de loin à BADD. Il semble parfois que nous trouvions plus intéressant de prouver que les JdR sont inoffensifs - ou plus important, que ses détracteurs ont tort - que d’y jouer vraiment. Il est temps de baisser les armes. La haine aveugle et le ridicule involontaire ne font de bien à personne et peuvent même mener à une répétition du problème. Si nous essayons plutôt de comprendre notre ennemi, nous pouvons examiner la cause du problème et espérer le corriger. Il est temps d’arrêter de se moquer, de dénigrer et de dévaluer leurs opinions, et de commencer à essayer d’écouter et de comprendre.
Pat Pulling, et nombre de ses associés furent victimes d’un terrible traumatisme émotionnel - le suicide d’un proche. Comme mécanisme de défense contre leur chagrin et leur culpabilité, ils s’en sont pris à un jeu de rôle relativement innocent. Je n’adore pas ce qu’ont fait Pulling et son mouvement, je pense simplement qu’avoir un peu de compassion et quelque compréhension pour les causes du problème est plus constructif sur le long terme. Nous ne devrions jamais oublier que ce diable d’opérette que nous aimions huer et siffler était en fait un être humain réel, et ainsi ne peut pas être juste étiqueté “maléfique” ou “dément”. BADD a disparu depuis, et il est temps d’arrêter de poignarder ce cadavre, et de reprendre le cours de nos vies. Il est aussi temps de réaliser que quiconque soulève des critiques sur le JdR n’est pas une copie carbone de Pat Pulling, ni ne plaide nécessairement la destruction de ce loisir.
Prenons le cas de la violence. Maintenant j’ai vu des choses dans des jeux comme Quake que je trouve incroyablement violentes, au point de me rendre physiquement malade. J’ai aussi pris part à des parties de JdR dans lesquelles les joueurs ont décrit et roleplayé des actes de barbarie et de sadisme tout aussi écœurants. Quelques-uns pourraient argumenter que l’idée de fantasmer cette sorte d’agissements est bien pire que de les voir étalés en rendu haute définition sur votre moniteur. Avez-vous jamais joué à une partie où le monde réel s'est complètement fondu à l'arrière-plan et les sentiments et les actions de vous et de votre personnage se confondent ? Alors cela donne un sens au fait que le JdR puisse nourrir les délires de ceux dont l’emprise sur la réalité est déjà fissurée, et puisse ainsi être dangereux.
Ensuite, il y a le problème religieux. La plupart des jeux de rôles n’ont pas seulement des règles pour la magie, mais aussi pour le mysticisme. Certains préconisent l’utilisation par le personnage du symbolisme et des rituels, et beaucoup de ces accessoires sont empruntés à de vraies religions et des cultes réels, et en général, ils n’en font pas beaucoup pour dissimuler ces origines. Et quand ils n’injectent pas des idées occultes dans les JdR, les créateurs font une intrusion dans le christianisme. Le JdR récent de Steve Jackson, In Nomine détaille une guerre entre démons et anges et l’intervention du Saint-Esprit est représentée par un jet de dés. Nephilim appelle Jésus un “Nephilim Arcanum zéro”, tandis que des JdR comme The Rapture, The End et Armageddon jouent avec l’idée du second avènement. Bien sûr, nous pouvons toujours nous cacher derrière le vieux dicton “Mais ce n’est qu’un jeu”.
Mais réfléchissez à ce qui arriverait si l’univers d’un des JdR cités ci-dessus était utilisé pour un film. Il y aurait un vacarme, disons, de proportions bibliques et certaines personnes répondront avec l’argument “Ce n’est qu’un film”. Toutefois, ça n’est pas la question. La question est de savoir si dans un film - ou n’importe quelle autre forme d’art - la déformation, la falsification ou même la diffamation des croyances religieuses de quelqu’un d’autre peut être justifiée, au nom de l’art ou même de l’amusement. Et je ne crois pas que les jeux de rôles soient “juste des jeux”. Je crois qu’ils sont quelque chose de bien plus qu’un jeu, de beaucoup plus qu’un conte, une chance d’interagir avec un monde imaginaire. Ils représentent une opportunité de vivre nos propres fantasmes, et en tant que tels, peuvent être des expériences émotionnelles puissantes. Je peux donc comprendre que des gens aient un problème avec les rôlistes interprétant des pratiques occultes.
Vous pourriez ne pas être d’accord avec ça et ça me va. Néanmoins, cela ne me donne ni tort, ni ne fait de moi un “anti-JdR”. Plus important, ça ne veut pas dire que la question ne devrait pas être posée dés le départ. Le jeu de rôle est un loisir récent qui est toujours en train d’évoluer et de s’étendre, et nous devrions discuter chacun de ses aspects. NdA: Si vous avez été la victime de ce genre de préjudice, ne faites pas comme si de rien n’était.
