La chasse-galerie et le loup-garou: légendes, voyageurs et superstition au Nord-Est canadien

La légende qui suit a déjà été publiée dans la Patrie, il y a quelque dix ans, et en anglais dans le Century Magazine de New York, du mois d’août 1892, avec illustrations par Henri Julien. On voit que cela ne date pas d’hier. Le récit lui-même est basé sur une croyance populaire qui remonte à l’époque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les «gens de chantier» ont continué la tradition, et c’est surtout dans les paroisses riveraines du Saint-Laurent que l’on connaît les légendes de la chasse-galerie. J’ai rencontré plus d’un vieux voyageur qui affirmait avoir vu voguer dans l’air des canots d’écorce remplis de «possédés» s’en allant voir leurs blondes, sous l’égide de Belzébuth.

Pour lors que je vais vous raconter une rôdeuse d’histoire, dans le fin fil; mais s’il y a parmi vous autres des lurons qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou le loup-garou, je vous avertis qu’ils font mieux d’aller voir dehors si les chats-huants font le sabbat, car je vais commencer mon histoire en faisant un grand signe de croix pour chasser le diable et ses diablotins. On était à la veille du jour de l’an 1858, en pleine forêt vierge, dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. Le bourgeois avait, selon la coutume, ordonné la distribution du contenu d’un petit baril de rhum parmi les hommes du chantier, et le cuisinier avait terminé de bonne heure les préparatifs du fricot de pattes et des glissantes pour le repas du lendemain.

Joe le cook était un petit homme assez mal fait, que l’on appelait assez généralement le bossu, sans qu’il s’en formalisât, et qui faisait chantier depuis au moins 40 ans. “Well, then, since you seem to desire it so very much, I will tell you a roarin’ story that ought to be a lesson to all of you. If there is among the crowd any renegade who intends to run la chasse-galerie or the loup-garou, he had better skip and go outside to see whether the owls are screeching in the storm, in converse with Old Nick himself, because I intend to begin my story by making a big sign of the cross. That will be a regular set-back to le diable, who always tries, at this time, to snatch a poor shantyman’s soul by promising him all kinds of nonsense. Not a man moved. It was on New Year’s eve of the year 1858, in the depth of the forest, in the Ross timber camp, at the head of the Gatineau River.

Le grand canot était sur la neige dans une clairière et avant d’avoir eu le temps de réfléchir, j’étais déjà assis dans le devant, l’aviron pendant sur le plat-bord, attendant le signal du départ. J’avoue que j’étais un peu troublé, mais Baptiste qui passait, dans le chantier, pour n’être pas allé à confesse depuis sept ans ne me laissa pas le temps de me débrouiller. “Satan! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d’ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du nôtre, le bon Dieu, et nous touchons une croix dans le voyage.”

Acabris, Acabras, Acabram ! Acabris! Acabras! À peine avions-nous prononcé les dernières paroles que nous sentîmes le canot s’élever dans l’air à une hauteur de cinq ou six cents pieds. Il me semblait que j’étais léger comme une plume et au commandement de Baptiste, nous commençâmes à nager comme des possédés que nous étions. Aux premiers coups d’aviron le canot s’élança dans l’air comme une flèche, et c’est le cas de le dire, le diable nous emportait. Nous filions plus vite que le vent.

Pendant un quart d’heure, environ, nous naviguâmes au-dessus de la forêt sans apercevoir autre chose que les bouquets des grands pins noirs. Il faisait une nuit superbe et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre et nos moustaches étaient couvertes de givre, mais nous étions cependant tous en nage. Ça se comprend aisément puisque c’était le diable qui nous menait et je vous assure que ce n’était pas sur le train de la Blanche.

Nous aperçûmes bientôt une éclaircie, c’était la Gatineau dont la surface glacée et polie étincelait au-dessous de nous comme un immense miroir. Puis, p’tit-à-p’tit nous aperçûmes des lumières dans les maisons d’habitants; puis des clochers d’églises qui reluisaient comme des baïonnettes de soldats, quand ils font l’exercice sur le Champ de Mars de Montréal. On passait ces clochers aussi vite qu’on passe les poteaux de télégraphe, quand on voyage en chemin de fer. Et nous filions toujours comme tous les diables, passant par-dessus les villages, les forêts, les rivières et laissant derrière nous comme une traînée d’étincelles.

« Attendez un peu », cria Baptiste. « Nous allons raser Montréal et nous allons effrayer les coureurs qui sont encore dehors à c’te heure cite. » Toi, Joe! En effet, nous apercevions déjà les mille lumières de la grande ville, et Baptiste, d’un coup d’aviron, nous fit descendre à peu près au niveau des tours de Notre-Dame. Car si mon papa le savait, Canot d’écorce qui va voler, Ah! c’est bien sûr qu’il me battrait.

La suite raconte que le voyage se poursuit jusqu’au village, puis que la traversée se poursuit au-dessus des toits et des clochers, et que le pacte avec le diable est mis à exécution, avec des échos, des chansons, et des visions. Mon père n’avait fille que moi, Canot d’écorce qui va voler, Et dessus la mer il m’envoie: Canot d’écorce qui vole, qui vole, Canot d’écorce qui va voler!

Ce récit est l’un des plus célèbres dans la tradition québécoise et illustre comment la chasse-galerie s’inscrit dans un continuum culturel, mêlant superstition, fête et morale. On voit aussi que le loup-garou, raconté par Pierriche Brindamour, fait partie des voyants et récits transmises autour des chantiers et des balades nocturnes, protégeant ou punissant selon les pactes et les paroles prononcées. La légende révèle comment l’imagination collective transforme le danger en aventure, et le diable en caution morale qui teste les limites humaines et les frontières du sacré.

Éléments clés et variantes

La version la plus connue est celle écrite par Honoré Beaugrand. Dans ce récit, huit bûcherons signent un pacte avec le diable pour voyager dans les airs jusqu’à Lavaltrie, puis revenir avant six heures, sans prononcer le nom de Dieu ni toucher les croix. Transgressions entraînant la perte de l’âme et des péripéties dans un voyage spectaculaire au-dessus de Montréal. Le loup-garou y apparaît dans d’autres contes canadiens-français, et la tradition peut inclure des figures comme la bête à grand’queue et des personnages tels que le Père Louison ou Macloune, illustrant une palette de peurs et de morales locales.

Des tableaux, infographies et extraits littéraires enrichissent la compréhension: ce corpus reflète une «boîte à histoires» où la boisson, la nuit et l’isolement des chantiers créent le cadre propice au merveilleux et au surnaturel. La chasse-galerie est aussi une métaphore des déplacements et des séparations liées à l’exil des voyageurs entre villages et forêts, renforçant le sentiment d’appartenance à une terre et à une mémoire collective.

Illustration chasse-galerie canot volant

En somme, la chasse-galerie et le loup-garou s’inscrivent dans une même tradition narratives où l’impossible devient plausible et où les frontières entre humain et démon s’estompent dans le reflet de la neige et des clochers éclairés.

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