Tower Dungeon : l’étrangeté fantasy de Tsutomu Nihei au cœur d’une tour gigantesque

Après Blame! ou encore Biomega, Tsutomu Nihei revient avec un nouveau titre. S’éloignant de la science-fiction pour nous plonger dans un monde de fantasy, Tower Dungeon sort aux éditions Glénat. Le roi a été tué, la princesse enlevée et enfermée dans la titanesque tour des dragons. Tous doivent se mettre en route : la garde royale enrôle des bonnes âmes dans les villages pour les aider. Yuva est l’une de ces nouvelles recrues. Il est loin de se douter de ce qui l’attend dans la tour. Car derrière les murs gigantesques se cachent de terribles menaces.

Blame!, Knights of Sidonia, Biomega ou encore Kaina of the Great Snow Sea, Tsutomu Nihei est un habitué des univers de science-fiction. Pourtant, Tower Dungeon change de registre. Dans ce premier volume, l’auteur utilise des lieux communs du genre pour les transformer, se les approprier. Il ne s’agit pas uniquement d’un sauvetage de princesse. Le propos va au-delà évoquant les différences sociétales d’un microcosme comme l’armée en poste devant la tour par exemple. Yuva, nouveau venu sans expérience, est incroyablement fort. La progression est classique mais elle joue sur nos attentes en matière d’univers de fantasy. La tour immense cache des dangers à chaque étage, mais on se rend rapidement compte que le récit va bien au-delà de cette succession d’épreuves.

Nihei questionne la nécessité de sauver la princesse. Cette mission, hautement symbolique, se heurte à des dangers mais aussi à des questionnements moraux. Yuva doit-il vaincre telle créature pour atteindre son objectif ? Au-delà de l’ascension et du récit épique, la tour elle-même est un personnage. Entité gigantesque dont on ne peut en percevoir la véritable taille, son ombre plane, telle une épée de Damoclès sur le monde. Yuva s’en fait tantôt le serviteur, tantôt l’opposant en en gravissant les degrés. Par le dessin, l’auteur fait aussi muter les codes de la fantasy : créatures hybrides, étages à la géométrie rappelant les villes futuristes de ses autres projets… Il en ressort un titre qui flirte avec les genres et les questionne.

Rapidement, on oublie la mission pour contempler les relations qui se tissent entre les personnages, pour s’interroger sur le dragon qui a donné son nom à la tour. Le trait de Tsutomu Nihei parvient admirablement à jouer sur l’ambiguïté des structures, donnant presque le vertige lors de l’ascension à flanc de tour. Il distille des indices, des détails qui viennent approfondir l’histoire sans trop en dire, posant les bases pour la suite. Chaque étage, comme chaque page ou chaque chapitre, se révèle plus complexe que le précédent. Résumé de l’éditeur : Un nécromancien maléfique a tué le roi et emporté la princesse dans la titanesque “tour des dragons” ! La garde royale se lance à son secours mais est mise en déroute par les redoutables monstres qui infestent le bâtiment. Les habitants des villages alentour sont alors mobilisés. L’un d’eux est un jeune homme à la force prodigieuse : Yuva, le héros de cette histoire.

Tower Dungeon se trouve en rupture avec le genre habituellement exploré par Tsutomu Nihei, puisqu’il relève de la fantasy, alors que les œuvres de l’auteur se situaient dans la science-fiction. Par exemple, Blame !, Biomega et Aposimz s’inscrivent dans une forme de Cyberpunk postapocalyptique et Knights of Sidonia dans le space opera. En effet, ce premier tome du manga nous expose un motif a priori classique, à savoir le meurtre d’un roi et l’enlèvement d’une princesse par un nécromancien, qui l’emmène dans un gigantesque donjon, appelé la “Tour des dragons”. Une troupe de chevaliers doit donc aller la sauver afin de préserver la stabilité du royaume, mais se heurte aux pièges, ainsi qu’aux créatures monstrueuses de la tour. Si cet exposé peut paraître schématique et synthétique, c’est normal, puisque la structure narrative de Tower Dungeon, du moins dans ce premier tome, emprunte largement aux récits de fantasy qui mêlent exploration de donjons, opérations de sauvetage et parcours initiatique de héros, ce dernier point découlant par ailleurs du Bildungsroman allemand.

Ainsi, la Tour des dragons au sein de laquelle se trouvent la princesse ainsi que le n necromancien qui l’a capturée s’avère une mégastructure, c’est‑à‑dire une structure architecturale gigantesque, dotée d’un nombre colossal de niveaux, d’ailes et de segments que les personnages doivent alors explorer pour espérer atteindre leur objectif. Cette double page nous montre les personnages qui arrivent devant la Tour des dragons, qui les écrase par son gigantisme, manifesté dans sa hauteur, qui est telle qu’elle dépasse le cadre de la planche. La taille des personnages, minuscule au regard de ce dongeon, témoigne du fait qu’ils ne maîtrisent pas un environnement qui ne peut être qu’hostile. La hauteur de la tour est encore accentuée par les ombres portées de ses colonnes, qui ajoutent de la verticalité à l’édifice. Plusieurs cases adoptent des plans en plongée, qui marquent le fait que les personnages sont écrasés par la hauteur de la tour. Deux de ces plans, et notamment la case centrale de la planche, voient par ailleurs leur verticalité amplifiée par le format de la vignette, un rectangle tout en hauteur et un angle de vue par ailleurs éloigné. L’entrée des personnages dans la tour constitue alors une irruption dans un monde hostile, ce que souligne d’abord la noirceur de l’ouverture, puis le déclin progressif de la lumière, qui disparaît dans la dernière case, un gros plan sur le visage de Yuva avec une trame noire.

La Tour des dragons apparaît donc comme une mégastructure. Il s’agit d’un topos particulièrement présent dans l’œuvre de Tsutomu Nihei, et ce depuis ses débuts. Blame ! dépeint en effet un titanesque monde clos appelé la “mégastructure” (qui donne son nom à ce topos, vous l’aurez compris), Biomega se déroule d’abord sur une île artificielle au large du Pacifique, puis sur un monde recréé à partir d’un liquide vivant appelé « régénérateur » d’une taille de 4 800 000 000 kilomètres (oui oui), et Aposimz met en scène une planète d’un diamètre de 200 000 kilomètres de diamètre (oui oui). Les mégastructures constituent alors un topos majeur des mangas de Tsutomu Nihei et constituent l’environnement majoritaire de ses récits, et peuvent même dans certains cas constituer l’intégralité de l’univers fictionnel, souvent représenté dans une forme de gigantisme qui écrase ses personnages. On peut rapprocher le topos de la mégastructure de Tsutomu Nihei au cycle de Gormenghast de Mervyn Peake, qui se déroule pour sa majeure partie dans un château coupé du monde et doté de ses propres règles, que le lecteur doit appréhender. Tower Dungeon, de la même manière que la majeure partie des mangas de Tsutomu Nihei, s’ancre alors dans la Weird Fiction. En effet, l’auteur ne donne pas toutes les clés de compréhension de son univers à son lecteur, et joue avec le didactisme de la science-fiction, c’est-à-dire la manière dont les œuvres transmettent des informations sur leur univers pour en faire comprendre le fonctionnement au lecteur et lui permettre de le maîtriser, pour au contraire le défamiliariser avec un monde fictionnel qui lui apparaît de plus en plus étrange. Cet effet d’étrangeté se trouve renforcé par la mobilisation, dans les œuvres du mangaka, de mégastructures qui constituent une hyperbolisation spatiale de l’univers fictionnel, qui semble alors infini et non assimilable dans son entier par le lecteur.

La Tour des dragons est structurée en « niveaux » que les personnages explorent, chacun doté de ses spécificités, avec par exemple des pièges ou des créatures monstrueuses plus ou moins dangereuses. La terminologie employée par l’auteur renvoie aux univers vidéoludiques, et notamment les RPG qui mettent en scène l’exploration de donjons et la préparation qu’elle nécessite. Ainsi, les soldats du roi voient leurs ressources limitées par la quantité de matériel qu’ils peuvent transporter, et déterminées en fonction des dangers qu’ils s’attendent à affronter. Ainsi, puisqu’un monstre du niveau 50 craint le sel, les chevaliers se munissent de plusieurs tonneaux qui en sont remplis pour le neutraliser. Ce travail de préparation des personnages témoigne de la dangerosité de la mégastructure et de la nécessité d’en connaître les dangers pour y survivre et rappelle par ailleurs aux stratagèmes des joueurs pour se confronter à certains ennemis, dans des jeux tels que Dark Souls ou Elden Ring par exemple. La terminologie des niveaux renvoie aussi à Blame !

La double page met en évidence la taille et la couleur du dragon, mais aussi le fait qu’il lui manque la moitié du corps, ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement dangereux. La Tour des dragons est ainsu explorée non pas par un héros solitaire et expérimenté, comme peuvent l’être des personnages tels que Killee ou Zoichi Kanoe de Biomeg, mais un groupe de chevaliers, parmi lesquels se trouve Yuva, jeune homme sans histoire, aimé des habitants de son village et doté d’une force exceptionnelle. Ce dernier est d’abord méprisé par les soldats de la couronne, mais finit par se lier d’amitié avec eux. L’auteur montre la construction d’un groupe soudé au sein duquel son héros s’illustre et fait ses preuves, ce qui est typique d’une partie des récits appartenant au genre de la fantasy. Le coup de massue porté par Yuva est hyperbolisé par un ensemble de procédés graphiques qui visent à mettre en valeur sa force. D’abord, la mise en place d’une trame noire fait ressortir les deux combattants par un contraste fort dans une case qui occupe la moitié de la planche. La taille de l’onomatopée, mais aussi le flou de mouvement, montrent à la fois la vitesse de la frappe du personnage et la puissance de son coup. La planche suivante insiste sur les conséquences de cette attaque, d’abord avec la tête du mort-vivant qui se détache sur une trame noire, puis la destruction du mur traversé par le reste du corps de la créature.

Ce sont d’abord les prouesses de Yuva qui lui permettent de s’intégrer au groupe de soldats. Chacun d’entre eux se voit individualisé, d’abord par un nom, mais aussi une fonction. Le jeune homme évolue ainsi aux côtés de la capitaine Mingabel, du vice-capitaine Rudéam, et de soldats, Calyx, Eriquo, Fanello et Baizen (à ne pas confondre avec Aizen), ainsi que Lilisen, une magicienne capable de manipuler le feu. Yuva se trouve par ailleurs tenté et mis à l’épreuve par le nécromancien, qui le met en garde contre d’éventuels choix fatals, mais aussi l’aspect vain de son combat et la potentielle impossibilité de la réussite de sa quête. En compagnie des chevaliers, Yuva, et le lecteur à travers lui, découvre un univers mystérieux et hostile, à la fois dans le conflit qui oppose la couronne au nécromancien, mais aussi dans les intrigues politiques qui semblent se jouer autour du pouvoir royal après la disparition de la princesse et la mort du roi. Par ailleurs, le mystérieux « Grand Ordre », une caste de chevaliers particulièrement imposants et dotés d’armures à la forme insectoïde, veille à la stabilité du royaume.

Tower Dungeon est manga de Tsutomu Nihei, dont le premier tome est paru en Mai 2025. L’auteur reprend les codes du genre de la fantasy pour les mêler aux siens, avec une princesse enlevée par un nécromancien au cœur de la Tour des dragons, un gigantesque bâtiment doté de dizaines de niveaux, que ses personnages explorent pour sauver la princesse, et avec elle, le royaume. Le manga nous fait suivre un jeune homme sans histoire mais doté d’une force exceptionnelle, Yuva, qui s’engage avec les chevaliers de la garde royale chargés de sauver la princesse. Il arpente alors la Tour des dragons en leur compagnie et gagne leur respect grâce à ses prouesses au combat, mais aussi les qualités dont il fait preuve, à commencer par son courage. J’ai adoré découvrir ce premier volume de Tower Dungeon, et je vous le recommande chaudement !

Schéma de la Tour des dragons et ses niveaux

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