Le méga-hit de Dire Straits sorti en 1985 a fait son grand retour sous les feux de la rampe, cette année, sur la tournée actuelle de Mark Knopfler, qui ne l’avait pas rejoué sur scène depuis presque 15 ans. Demandez à quelqu’un le titre d’une chanson de Dire Straits, et il y a de fortes chances pour que celui qui vienne en premier soit Money for nothing, ou peut-être Walk of life, avant même Sultans of Swing, Tunnel of love, Telegraph Road ou d’autres compositions toutes aussi mémorables de Mark Knopfler. C’est devenu LE hit incontournable du groupe, alors qu’il n’est pas forcément le morceau le plus représentatif, musicalement parlant. Essayons d’y voir un peu plus clair.
Contexte et genèse du morceau
Mark Knopfler raconte s’être retrouvé un jour dans un magasin d’électroménager à New York, et avoir entendu un des employés commenter allègrement les images de clips vidéos diffusés sur la chaîne MTV, qui tournaient en boucle sur les téléviseurs de ce magasin. Il raille les rock stars “qui ne bossent pas” et fustige ces glandeurs à l’argent facile. L’auteur-compositeur de Dire Straits adopte le point de vue de cet employé, et aligne les aphorismes affligeants, un brin machistes et homophobes, raccourcis sans distance sur le train de vie des rock-stars. Comme à son habitude, Knopfler joue de sa plume aiguisée pour mettre en perspective et en abyme cette vision quelque peu caricaturale.
Bien sûr que nombre de groupes et chanteurs de l’époque ont sans doute eu un succès surestimé, bien évidemment que MTV était loin d’être la tasse de thé du guitar-hero discret. Comme d’autres chansons de Knopfler, celle-ci a pu être mal interprétée et mal comprise par le public qui a pu croire que l’auteur s’expressionnait à la première personne, ce qui n’est évidemment pas le cas. Money for nothing a d’ailleurs été interdite d’antenne sur les radios canadiennes, plus de 25 ans après sa sortie, à cause du terme “faggot” jugé homophobe.
Enregistrement et ateliers sonores
Fin 1984, le groupe s’envole pour les Bahamas, et enregistre aux studios AIR de Montserrat l’album Brothers in arms, qui va devenir leur best-seller, et l’un des disques les plus vendus au monde. Sting est alors en vacances à Montserrat au même moment, et Knopfler l’invite à venir chanter les chœurs sur la chanson. Sans arrière-pensées, le leader de Police utilise la mélodie des couplets de Don’t stand so close to me pour les fameux “I want my MTV”. C’est ainsi une des rares chansons officielles de la carrière de Dire Straits / Mark Knopfler à créditer un second auteur/compositeur. On peut citer What’s the matter baby ? co-signé avec le petit frère David, ainsi que Miss you blues et Oklahoma ponies tous deux issus d’airs traditionnels.
Si Mark Knopfler est célèbre en tant que guitariste, c’est avant tout pour ses sonorités cristallines, qu’il tire de ses Stratocasters. Dès le début des années 80, le guitar-hero au bandana en éponge avait commencé à s’aventurer vers des sons plus saturés : Expresso love, Solid rock, le final de Private investigations, et également l’instrumental Going Home sur la B.O. Mais c’est surtout sur Industrial Disease qu’il change de style de guitare et s’oriente vers un modèle proche de ceux utilisés par Billy Gibbons. Il s’agit d’une Erlewine Custom, qu’il surnomme “The pig”.
On peut la voir furtivement sur Alchemy au tout début d’Expresso Love avant que Mark n’aille changer pour la Schecter Stratocaster. Et justement lors de l’enregistrement de Money for Nothing en 1984-85, Mark ne cesse de dire à l’ingénieur du son Neil Dorfsman qu’il veut un son “à la ZZ Top”: gras et avec beaucoup d’harmoniques. Pour ce faire, il utilise une Les Paul 1984 reissue 59 branchée directement dans un Marshall JTM45. Et rien d’autre. A noter que c’est cette même combinaison qui sera utilisée sur le morceau Brothers in arms. L’ampli a été réutilisé en 2008 pour l’enregistrement de Cleaning my gun, mais cette fois avec la Les Paul vintage de 1958. Le son ainsi obtenu par la combinaison Les Paul / Marshall se rapproche du souhait de Mark, mais pas encore tout à fait. C’est alors que se produit quelque chose qui va tout changer, comme l’explique Neil Dorfsman : le micro enregistrant le son de l’ampli est désaxé accidentellement par un des techniciens, et provoque un très léger hors-phase.
Plusieurs articles sur la question évoquent une Les Paul Junior et un ampli Laney, mais cela semble peu probable. Aucune photo des sessions ne montre une Les Paul Junior, et aucune biographie n’a jamais fait état d’une telle guitare dans la collection de Mark Knopfler, qui n’est pas connu pour utiliser des instruments de studio. Il possédait une Les Paul Special (de l’époque des Café Racers), mais qu’on n’aperçoit pas parmi les guitares à Montserrat. L’utilisation du JTM45 a été confirmée par Guy Fletcher. John Illsley en studio lors des sessions d’enregistrement à Montserrat. On peut noter que la Les Paul est doublée (à partir du premier refrain), comme je l’ai indiqué sur la page de l’album Brothers in arms de la section “Gear on all songs” sur le site d’Ingo Raven. La piste de guitare(s) isolée(s) disponible sur le jeu “guitar Hero” aide à mieux se rendre compte des deux Les Paul, qui jouent quasiment la même chose, avec de subtiles variations. Les différences sont plus notables sur la coda de fin.
Au début la guitare unique est mixée au centre avec un très léger delay, puis à partir de 0:57 sur la vidéo ci-dessous apparaît la deuxième, et les 2 parties de guitares se retrouvent pan-potées sur les canaux gauche et droit. Il semblerait d’ailleurs que Mark ait tenté de contacter Billy Gibbons pour lui demander comment il produisait le son sur le riff d’un morceau de ZZ Top. Outre cette guitare au son unique, Money for nothing affiche une couleur globale purement eighties avec ses synthés proéminents, importés par Guy Fletcher, nouvellement arrivé dans le groupe à l’époque. Le claviériste et complice de Knopfler explique sur son blog que les sons de l’intro sont joués au Synclavier et les accords accentués au Yamaha DX-1.
L’intro légendaire à la batterie est bien l’œuvre de Terry Williams, batteur présent dans le groupe depuis l’automne 1982, en remplacement de Pick Withers. Terry Williams avait joué toutes les parties de l’album, mais Mark n’étant pas satisfait du résultat, avait demandé au musicien de studio Omar Hakim de rejouer toutes les parties. C’est donc bien ce dernier qu’on entend sur l’ensemble des pistes du disque. Mais l’intro de Money for Nothing jouée par Williams a été conservée sur le mix final. Remarque cocasse : pour cet album, Mark Knopfler voulait éviter au maximum les morceaux basés sur le “basic snare sound” qui prédominait dans les productions de l’époque.
Sortie et retentissement
L’album Brothers in arms sort le 13 mai 1985. Le single Money for nothing sort le 24 juin 1985, avec en Face B Love over gold en live, issu du concert du 23 juillet 1983. La tournée a débuté le 25 avril à Split en Yougoslavie. Des images sont tournées lors d’un concert, et vont servir au clip vidéo. Le montage du clip et le culte MTV : c’est un tournant majeur dans l’histoire des vidéoclips.
Le clip de Money for nothing est le premier à utiliser des images de synthèse, devenu LE clip vidéo emblématique des années 80, et un symbole des années 80, et malgré lui une vitrine à audience pour MTV. Le morceau bénéficie d’un invité vocal: Sting, et d’une intro aux sons synthétiques marquants, alors que l’album se montre plus dur et plus ouvert au public pop et rock international. L’album remporte un succès planétaire, avec dix millions d’unités vendues aux États-Unis et une place de choix au Royaume-Uni et en Europe. Il participe à cimenter l’image de Dire Straits comme l’un des plus grands groupes des années 80.
Durant cette tournée, les guitares et les sonorités évoluent. Sur la première partie de la tournée, Mark joue la Les Paul comme sur l’album. Le 13 juillet 1985, Dire Straits joue à la Wembley Arena et l’après-midi au stade de Wembley pour le Live Aid. Fin juillet Mark change de guitare et opte pour une Steinberger GL-2. Cette guitare le suit jusqu’à la fin de la tournée, et il l’utilise aussi sur One World et Solid rock. Pour les concerts du Prince’s Trust 1988, du Mandela day et de Knebworth 1990, la wah-wah devient plus présente et la configuration se modifie, jusqu’à ce que la wah-wah devienne un élément récurrent des tournées suivantes.
Money for nothing, Walk of Life, Sultans of Swing et les autres morceaux emblématiques restent dans la mémoire collective et illustrent l’éclectisme du groupe: du rock incisif au son Stratocaster net, en passant par des textures plus jazzy et des ambiances atmosphériques typiquement eighties.
Héritage et discographie
Dire Straits, constitué de Mark et son frère David Knopfler (guitares et chant), Pick Withers (batterie) et John Illsley (basse), apparaît sur la scène londonienne en 1977 et s’impose rapidement. En combinant rock, riffs de Stratocaster, touches de Jazz et country, les « mauvaises passes » se transforment en succès planétaire, avec Sultans of Swing en 1978 et Brothers in Arms en 1985, disque de tous les records et meilleure vente mondiale de la décennie. Mark Knopfler, fondateur du groupe, poursuit ensuite une carrière solo après la dissolution en 1995. Dire Straits s’est formé milieu 1977 à Deptford et a connu plusieurs révolutions de line-up avant d’atteindre son apogée avec Brothers in Arms et la tournée mondiale qui s’ensuivit.
En 1990, Knopfler et Fletcher créent The Notting Hillbillies, et John Illsley publie son premier album solo. On revient ensuite à la nostalgie et à l’hommage lorsque Chris White décide de remettre en lumière les titres phares du groupe à travers une relecture orchestrale et fidèle. Ce travail rend hommage à l’énergie des riffs légendaires et à l’élégance des mélodies qui ont marqué toute une génération.
