Enregistrement incantation du fer: étude approfondie d’un univers psyché tech-death cosmique

Depuis que le regretté Cobra Commander a fait son pot de départ, CoreAndCo n'est plus vraiment le genre de zine au sein duquel on trouve de ces chroniques assassines qui descendent avec un malin plaisir des albums encensés par le reste de la planète Metal. On y préfère en général le miel des coups de cœur au fiel des coups de gueule, et les commentaires constructifs de bas de page aux menaces de trolls non connectés fustigeant ces crétins de chroniqueurs qui n'ont manifestement rien compris.

Toutefois, de loin en loin monte l'envie de faire entendre un autre son de cloche. Vous avez vu la note, lu le chapitre précédent: vous savez donc le chemin que va emprunter cette chronique. D'ailleurs si vous êtes juste ici pour défendre votre poulain et souhaitez ne pas perdre trop de temps à lire ce papier, laissez-moi vous donner tout de suite mon impression sur cet album, sans attendre la conclusion: Hidden History Of The Human Race est prétentieux, pénible, retors, honteusement calqué sur ses références, et souffre d'une production brumeuse gavée d'échos qui voudraient évoquer les confins du cosmos mais qui rappelle surtout l'atmosphère suffocante d'une pièce dans laquelle on a longuement poncé du plâtre.

Partant de ce ressenti - forgé après plus d'une vingtaine d'écoutes, et non je ne m'appelle pas Kevin et je n'ai pas 13 ans - j'ai du mal à comprendre ce concert unanime de louanges, et cette présence systématique sur les plus hautes marches des podiums 2019. OK, à mon âge on est au courant que certains prennent leur pied à se faire piétiner le scrotum ou à s'introduire des cactus dans le rectum: mais a priori ce ne sont pas les pratiques les plus communément rependues. A moins que...

Insérons quand même ici un paragraphe « BFM TV », histoire de vous donner les news que vous auriez pu glaner ailleurs, mais qu’on vous prémâche pour que vous n’alliez pas vous perdre en d’autres lieux moins bien fréquentés. Blood Incantation est donc une formation américaine relativement récente (« relativement », car formée en 2011) dont le premier album sorti chez Dark Descent Records a fait beaucoup parler de lui. En bien. Alors oui, le qualificatif « prétentieux » utilisé quelques lignes plus haut n’offre pas une description très objective de la musique ici offerte. Celui-ci se justifie néanmoins par 1) l’agacement certain ressenti par le chroniqueur 2) une ligne de conduite proche des talibans du Prog (comprendre des morceaux à rallonge, des passages tripés, une volonté claire de ne pas être facilement accessible) 3) l’utilisation de titres qui sentent le bobo parisien en train de refaire le monde devant un café à 12 euros.

Mais il est plus que temps de décrire la musique du groupe, qu’on pourra résumer en « Psyché Tech-Death cosmique et retors », à défaut de mieux. Vous prenez les plans les plus maladifs de Morbid Angel, vous les agitez derrière un voile sonore maussade et indistinct, vous glissez des plans Jazz / Opium / Alpha du Centaure dignes d’un Cynic ramolli par 2 mois de fumette à Katmandu, et vous obtenez ce qui est devenu le summum du trop cool chez les death-metalleux. Avec un peu de recul et de sang-froid, je reconnais que le travail abattu par le groupe est impressionnant. Sauf qu’il faudrait pouvoir en retirer du plaisir plutôt que de se faire râper les terminaisons nerveuses à la lime à ongle.

Et il faut croire que mes oreilles n’ont pas été finies dans le bon moule, parce que ça me gratouille dès les premières secondes de « Slave Species of the Gods » qui rappellent une version bordélique du début de « Immortal Rites » (Morbid Angel). Les guitares leads, vaguement discernables derrière la mélasse, sont stridentes et furieuses. Ça dissone et ça tortillonne. Ça abuse - dans tous les morceaux, en général vers la barre des 3 minutes - de cet effet trop-stéréo-cosmique-Albator où la musique semble enfler et se déplacer entre vos écouteurs au milieu du souffle d’une navette au décollage. Ça met de l’écho pour qu’on voit mieux passer les comètes. Ça s’empâte lors de plans Doom amorphes fatigués et désespérants.

Tout cela est évidemment très dépendant des sensibilités des uns et des autres, et de ce que chacun attend de la musique. Par ailleurs, afin de mieux jauger le contenu de cette chronique, il peut être bon de savoir que je ne suis pas très fan d’Immolation, d’Incantation, ni de ces groupes qui aiment mettre en avant la dissonance. - si vous voulez du Death spatial compliqué et exigeant, essayez donc plutôt Mithras.

La chronique, version courte: si l’on trouve Morbid Angel trop Néo, si l’on aime devoir tendre l’oreille à travers un écran brumeux pour deviner quelles stridences aiguës sont vomies par les guitares leads, si les plans retors ne le sont jamais assez et que le panard total c’est quand ils se mêlent à des passages Doom dépressifs et des trips Psyché « petit doigt en l’air » sur fond de thématique SF, alors on risque d’adorer Hidden History Of The Human Race. Comme, semble-t-il, une grande majorité de gens.

John McEntee vit sa passion pour le metal à fond, ce qui a pu par le passé faire de lui quelqu’un d’assez radical dans ses opinions musicales, jusqu’à trouver les premiers albums de Cannibal Corpse… commerciaux ! Et si, en tant qu’auditeur, il s’est assagi et ouvert avec le temps, il n’a pas moins mené sa carrière avec Incantation avec la ferme intention de ne faire aucun compromis, suivant sa propre voie, y compris à l’époque où le studio Morrisound régnait sur le death metal américain ou lorsque la tendance était au death thrashisant. Sect Of Vile Divinities, le onzième album des Américains, en est l’exemple parfait, avec un groupe en grande forme, fidèle à sa formule qu’il peaufine autant qu’il faut.

Radio Metal : Vous avez retenu la sortie de Sect Of Vile Divinities pendant plusieurs mois à cause de la pandémie. John McEntee (chant & guitare) : Ça craint à chaque fois qu’on doit retenir une sortie, mais ça arrive de temps en temps parce que quelque chose foire dans le processus quelque part. Cette fois ce n’était pas si dramatique. Je veux dire que notre dernier album, Profane Nexus, a été retardé d’environ six mois durant le processus de mixage parce qu’une fois que nous l’avions envoyé à Dan Swanö, il y avait une erreur avec le montage, donc nous avons fini par devoir attendre encore six mois pour retrouver du temps de studio. Ce genre de délai, je ne dirais pas qu’on s’y habitu e, mais nous ne sommes pas surpris quand les choses dérivent. Je ne m’attendais pas forcément à ce qu’il y ait une pandémie, mais ça n’a retardé l’album que de deux mois, donc ce n’est pas si grave. Ça aurait vraiment été nul de devoir le sortir l’an prochain - ça aurait fait plus d’un an depuis la fin du processus. Kyle Severn a enregistré la batterie il y a deux ans, or vous avez terminé les enregistrements vers la fin de l’année dernière et le début de cette année. [Rires] La raison pour laquelle il a enregistré la batterie à ce moment-là c’est parce qu’il était sur le point de déménager, et son studio de batterie se trouve dans le sous-sol de sa maison. Il voulait donc enregistrer l’album tout de suite car il ne savait pas combien de temps ça lui prendrait d’installer son nouveau studio. Il a fini par l’installer assez rapidement après son déménagement mais, à l’époque, nous avons pensé : « On a ces chansons qui sont prêtes, alors autant les enregistrer. »

Ça craignait un peu parce que nous avions enregistré la batterie il y a deux ans à partir des pistes maquettées et il nous a fallu un an et demi de plus pour trouver le temps d’enregistrer tout le reste, car nous avons été très occupés à tourner entre autres. La plupart des pauses que nous avions entre les tournées n’étaient pas suffisamment longues pour que nous puissions nous concentrer et nous préparer à faire l’album. Résultat, ça a complètement dérivé à force d’attendre le bon moment. L’été dernier, nous avons tous eu une discussion et nous avons dit : « Bon, maintenant il faut finir ça, avant de laisser filer encore plus de temps, parce que si on attend encore, on va vouloir tout réenregistrer. »

La suite du témoignage détaille alors comment la pandémie et les retards ont impacté le processus, mais aussi comment le groupe a puisé dans du matériel existant et prévu des ajustements structurels pour aboutir à l’album final. Sect Of Vile Divinities poursuit dans cette sorte d’ambivalence qui caractérise Incantation, en naviguant entre le death metal brutal et le doom oppressif, apportant une vraie dynamique à vos albums. La dynamique, c’est toujours une chose positive, je pense, dans n’importe quel genre de musique, mais dans le metal ou le death metal, absolument. Il n’y a pas une bonne et une mauvaise manière de faire les choses, tout dépend de ce qu’on ressent être la bonne chose à faire.

Pour ma part, j’aime beaucoup les groupes qui parviennent à créer de la dynamique sans avoir à passer d’une partie timorée à une partie brutale ; j’aime les groupes qui créent de la dynamique avec différents tempos ou qui utilisent différentes structures pour invoquer certains types de sentiments et ainsi de suite. La dynamique est toujours importante. Je pensais que c’était assez évident que dès le début du death metal, en tout cas pour moi, le doom metal faisait partie du death metal. Je veux dire que j’ai grandi en écoutant Black Sabbath, Candlemass et Trouble… Même très tôt, j’étais un grand fan des démos que j’entendais de Nihilist, Paradise Lost et Autopsy, qui incorporaient du doom dans le death metal. J’ai envie de suivre cette voie, c’est-à-dire ne pas me limiter à dire : « D’accord, on va être un groupe rapide » ou « On va être un groupe technique. »

Notre truc a toujours été de vouloir que nos chansons aient du feeling, et le feeling peut aller dans les deux sens ; ça peut être un feeling agressif, ça peut être un feeling doom très sombre ou ça peut être un feeling mid-tempo énervé. Je suppose que notre mantra depuis le début a toujours été que ça dépend plus du feeling qu’on ressent à l’écoute d’un riff et de la musique que de la musique elle-même. Le riff, en soi, n’est qu’un paquet de notes, ce n’est pas important. Le feeling qu’on ressent quand on l’entend, c’est ça qui est important. C’est quelque chose qui a toujours été très important pour moi en tant que compositeur. Je pense que le groupe a vraiment adopté ce concept, tout le monde dans le groupe ressent ça. On veut ressentir le riff vibrer dans nos os, pas seulement l’entendre, réfléchir et se dire : « C’est un bon riff. »

Parfois, on a juste envie d’un doom vraiment agonisant. Pour moi, l’atmosphère de cette chanson, « Scribes Of The Stygian », me rappelle un doom typé film d’horreur ou quelque chose comme ça, avec un côté très inquiétant. Cette chanson est en fait assez ancienne. Nous l’avons écrite à l’origine il y a environ cinq ans et nous avons grosso modo copié cette chanson à partir de l’originale que nous avions faite, car tout simplement nous l’aimions telle quelle. Nous l’avons enregistrée une fois et elle avait cette atmosphère doom qui tue. Ça émane d’un autre état d’esprit que « Ritual Impurity » et son côté agressif. Parfois, on a envie de botter des culs et de pousser la musique dans des retranchements plus brutaux et agressifs, et parfois, on a envie d’une agonie totale et d’essayer de faire en sorte que chaque note ait l’air de lentement nous écraser le cerveau et l’âme. On peut faire les deux : on peut broyer les gens avec des trucs rapides, mais d’autres fois ça peut être une lente agonie qui donne l’impression que nos os se font démolir.

Vous êtes toujours restés fidèles à cette marque de fabrique : ça fait que d’un côté, Incantation est une valeur sûre, et d’un autre côté, qu’il est régulièrement critiqué pour son manque de surprise ou de changement. Je pense que, pour ce qui est de nous tous dans le groupe, nous faisons ça parce que nous adorons ce qu’est Incantation en tant que concept et il n’y a pas de raison de changer ce que nous faisons, indépendamment des tendances musicales ou de ce que font les autres groupes. Il n’a jamais été Question d’essayer de s’intégrer ou, honnêtement, même d’être un groupe populaire ou quelque chose comme ça. Nous écririons probablement des albums qui sonneraient substantiellement différents si nous essayions de plaire au public; il s’agit plus ou moins juste d’essayer de nous exprimer en musique. Nous faisons les choses à notre manière, en étant nous-mêmes.

« Nick Holmes est l’un de mes chanteurs death metal préférés. Ça m’a tué pendant des années parce qu’il avait totalement arrêté le chant death metal ! Comment parvenez-vous à continuellement trouver l’inspiration et éviter de vous répéter dans le cadre de ces paramètres restreints ? » Je suppose… Je veux dire que ce serait facile pour nous de singer ou copier exactement ce que nous avons fait dans le passé. Mais en tant que compositeurs, ça ne nous intéresse pas de totalement nous copier nous-mêmes : chaque album doit avoir sa propre raison d’être. Nous n’avons pas envie d’apporter aucune contribution au monde du death metal ou à notre propre discographie. Tout pour nous est une expression importante. Il y a plein de groupes récents qui utilisent notre style comme un modèle pour leur style, et peut-être que c’est plus facile pour eux d’imiter notre style et de faire les choses comme nous les faisons, mais pour notre part, nous allons toujours sonner comme Incantation. Nous serons toujours nous-mêmes, nous sonnerons toujours comme nous-mêmes, mais sur le plan de la composition…

Tout le monde compose dans le groupe et tout le monde voit les choses un peu différemment, mais pour ma part, j’ai envie de conquérir différentes idées, faire différentes structures, etc. Je m’inspire des vieux morceaux, j’ai toujours envie d’utiliser nos anciennes musiques et influences comme des influences pour de nouvelles choses, car c’est toujours nécessaire de savoir et de respecter d’où on vient. A la fois, on veut aussi se développer sur certaines choses. Je pense qu’au fil du temps, j’ai appris à mieux m’exprimer, donc c’est beaucoup plus facile pour moi de trouver des structures de chansons et des idées originales, car je fais appel à mon imagination.

Ce n’est pas comme si j’essayais d’écrire des riffs individuels, au contraire, j’ai une vue d’ensemble de la chanson dans ma tête et j’essaye de l’exprimer en musique, et ensuite, une fois que j’ai une idée de base de ce que je veux faire, je l’amène au groupe et nous y mettons tous notre grain de sel jusqu’à ce que nous aboutissions à quelque chose qui soit très bon, soit nul, et alors nous le jetons. Nous mettons toujours en valeur certains trucs doom, mais il se trouve que je me suis un peu plus focalisé sur les parties mid-tempos sombres, malsaines, comme nous l’avions fait sur des chansons telles que « Profanation » dans Onward To Golgotha, « Iconoclasm Of Catholicism » dans Mortal Throne Of Nazarene ou même « Blasphemy » sur l’album Blasphemy. J’ai vraiment voulu me concentrer sur cet aspect.

Les parties doom me viennent toujours naturellement. Ceci dit, je pense que les parties doom sur cet album sont peut-être un peu différentes de certaines que nous avons faites sur nos deux ou trois derniers albums. Je voulais les faire différemment. Nous avons fait de super chansons doom au fil de notre carrière, surtout sur nos derniers albums sur lesquels on retrouve certaines de nos meilleures chansons doom, je trouve. Nous voulions faire des trucs doom mais sans que ça s’arrête à une seule dynamique sur cet album. Le doom fonctionne parce que nous créons d’autres sentiments qui mènent au doom ou qui sont utilisés comme opposition au doom. Il y a aussi quelques petits côtés gothiques, sur « Scribes Of The Stygian » par exemple, qui rappellent un peu Paradise Lost ou My Dying Bride dans les mélodies de guitare. Je ne suis pas sûr qu’on ait souvent entendu ça par le ...

  1. Contexte et réception critique
  2. Analyse musicale et dynamique
  3. Parcours des artistes et philosophie du groupe
  4. Impact du processus d’enregistrement et des retards

Tableau synthèse des éléments clés évoqués dans la discussion:

AspectDescription
TonalitéDeath metal brutal, doom oppressif, dynamique variée
InfluencesMorbid Angel, Cynic, Paradise Lost, My Dying Bride
ProcessusUtilisation de matériel vieux de deux ans, réarrangements
VoixChant death metal presqu’obsédant mais maîtrisé
ThèmesSF, cosmique, atmosphères sombres et introspectives

Le volume d’expérimentation et les choix de production soulèvent des débats: certains y voient un sommet technique, d’autres un exercice élitiste qui met l’auditeur à l’épreuve. Néanmoins, la dualité entre énergie brute et densité atmosphérique demeure la colonne vertébrale de ce qui caractérise l’œuvre, et ce, indépendamment des opinions tranchées sur la prétention ou l’accessibilité.

Ce qui ressort, c’est un travail collectif axé sur la cohérence conceptuelle et le maintien d’un feu intérieur autour de l’idée Incantation: ne pas céder au modèle dominant ni à la facilité commerciale, tout en explorant les marges du doom et du mid-tempo pour faire respirer les riffs et les textures sonores. La dynamique est au cœur du propos et guide les choix de structure autant que les atmosphères recherchées.

Carte des influences et des dynamiques du death metal cosmique

En fin de compte, l’album se présente comme une œuvre qui divise et fascine à la fois: il pousse l’auditeur à réécouter, à décrypter des couches de dissonance et à accepter que le groove puisse venir d’une progression lente autant que d’un passage rapide. Il s’inscrit dans une tradition metal où le passé nourrit le présent sans renier les risques artistiques.

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